|
1. La croyance en la Réalité Nous sommes d’abord manipulés par nous-mêmes, par nos propres croyances. Toute tentative de libération, toute tentative de changement, passera par une meilleure connaissance des processus d’auto-manipulation. Nous sommes manipulés par notre croyance en la réalité, et par le portrait que chacun s’en fait. Un alcoolique c'est quelqu'un que vous n'aimez pas et qui boit autant que vous. (Coluche) Chacun de nous structure différemment le monde dans lequel il vit (Génie Laborde, Influencer avec intégrité, p. 66) Pour parler de la Réalité, il faut évoquer la théorie que nous avons adoptée : celle de la Sémantique Générale de Korzybski. Korzybski (1933), pour parler de la réalité, nous dit que "le mot chien ne mord pas", car le mot appartient à un ensemble de termes "abstraits", le langage, représentation abstraite du chien, alors que le chien lui-même, et lui seul, peut déchirer nos pantalons. Korzybski nous explique que nous possédons, quelque part dans l'esprit, une multitude de cartes, plus ou moins abstraites, composées de croyances, de concepts, d'opinions, mais qu'il n'existe qu'un seul Territoire, monde des faits, des événements, des processus, pour lequel nous ne possédons aucun langage capable de le décrire. Le schéma de base de la Sémantique Générale est le suivant, où nous voyons une infinité de cartes, représentées par notre vocabulaire plus ou moins abstrait, et un seul territoire, représenté par ce qui se passe vraiment uniquement au niveau du corps et des sens. dessin Au niveau du Territoire, nous regardons notre vélo dans le garage, alors qu'au niveau des différentes cartes, nous pensons à notre vélo, nous parlons de notre vélo, nous classons notre vélo comme un véhicule à deux roues, nous pensons aux vélos en général, à ceux du Tour de France... nous nous disons que c'est bon pour la santé de faire du vélo, nous assimilons cela à notre notion du "bonheur", du "Bien"... Nous vivons en permanence et à la fois dans le monde de la Carte et en même temps dans le monde du Territoire. Nous marchons au bord de la mer et en cela nous faisons partie du Territoire ; nous nous exclamons : "Ah que c'est beau" et nous tombons dans la Carte. L'ennui est que nous avons fini par croire que le monde de la Carte est plus vrai, parce que plus familier, que celui du Territoire ; nous ne savons plus vivre simplement "ici et maintenant", et faire confiance aux signaux que nous délivre sans cesse notre corps. Nous mangeons en parlant, - parfois on appelle cela des repas d'affaires -, et nous voyons des gens incapables de dire ce qu'ils viennent de manger tout occupés qu'ils étaient à se montrer plus beau que le voisin. Quelques exemples encore qui montrent à quel point nous acceptons la tyrannie de la Carte. Je vois souvent des amis plonger dans leur frigidaire à la recherche d'un yaourt. Ils en prennent un et s'aperçoivent qu'il est périmé de quelques jours ; ils le jettent, sans avoir l'idée d'en ouvrir le couvercle, de le sentir, de le goûter. Ils ne font plus confiance à leurs sens, "ici et maintenant" ; ils préfèrent croire des messages "abstraits" écrits par des technocrates, "là-bas et ailleurs". J'habite au bord de la mer, et je profite des jours de beau temps, hors saison, quand les touristes envahisseurs sont repartis ou pas encore arrivés. Nous avons eu un mois d'octobre particulièrement beau. L'autre dimanche il faisait 25 degrés à l'ombre et le soleil tapait fort. Presque personne ne se baignait, alors qu'au mois de juillet, par une température plus fraîche, tout le monde se précipitait à l'eau. Curieux ? Non. Nous étions au mois d'octobre, et les gens ne sont pas censés se baigner en octobre. J'en voyais même qui se promenaient au soleil avec une petite laine sur le dos. Ils s'habillaient selon le calendrier et non pas selon les rayons du soleil. On peut continuer ainsi longtemps. L'autre fin de semaine je me suis amusé au dépens de quelques amis. Je leur ai donné un de mes vins favoris dans une carafe ; ils l'ont trouvé " bon mais pas génial ". Le même, le soir même avec son étiquette était "sublime". C'était un St Emilion grand cru, voyez-vous, du moins c'est ce que disait l'étiquette. Dans l'autre sens ça marche également et le petit Roussillon Villages qui fait un malheur en carafe ne recueille que des moues dédaigneuses dans sa bouteille d’origine. Nous voyons là tous les jours, des gens qui par ailleurs sont perçus "intelligents", remettre en cause le témoignage de leur sens, au profit de l’idée qu’ils se font de ce qu'ils devraient ressentir. " Oui, ce yaourt est encore bon, mais tout de même, il y bien quelqu'un qui a décidé qu'à partir d'hier à 10 heures, il devait cesser d'être bon ". " Oui, il fait chaud, mais il devrait faire frais, alors méfions-nous ". " Oui, ce vin est bon, mais tout de même ça n'est qu'un vin de pays ". Ou encore la version connue : " Oui, il est bon, mais tout de même une bouteille à 25 francs ! " La Carte est un ensemble de croyances, souvent des idées reçues, ou des idées stéréotypées, des préjugés, qui font plus de bruit dans notre esprit que ce que nous voyons et sentons réellement. On croit d’autant plus à la Carte qu’elle se déguise parfois en territoire, par exemple à la télé. La télé peut nous montrer des "bouts de territoire". Entendre : "Dix mille morts dans le tremblement de terre de... ", ce n'est finalement qu'une phrase. Mais voir ! Voir la petite fille qui, lentement se meurt devant nos yeux, c'est horrible. C'est horrible, même si je ne la vois pas, nous dit notre raisonnement rationnel ; alors comment se fait-il que ça me laisse indifférent quand l’image n’est qu’au sein d'une phrase parmi d'autres ? Donc, un instrument de "culture" qui me montre cela, ne peut véhiculer que du "vrai". La phrase bien connue de Judas : " Je crois ce que je vois " peut rapidement se transformer en une terrible variante : "Je crois tout ce que je vois ". On l'a vu quand les Roumains nous ont montré le procès de leur dictateur par exemple. Mais nous ferons le procès de la télé une autre fois. Le rôle de la CD, après la Sémantique Générale et le zen, n'est pas de supprimer toutes les cartes mentales que nous nous sommes forgées, mais de rappeler qu'elles ne représentent pas la réalité, que ça n'est qu'un ensemble de commodités abstraites permettant de communiquer de loin avec d’autres cartes mentales. Notre rôle, c'est peut-être de dire à nos contemporains comment vivre plus près de leurs corps, de leurs cinq sens, et comment faire des expériences personnelles, au lieu de se couler toujours dans les moules commodes que l'on veut nous imposer de l’extérieur. Un pays composé en majorité de gens partageant les stéréotypes de leur époque, les lieux communs que l'on entend à la radio et au bistrot du coin, et incapables de se faire une opinion des événements par eux-mêmes, ne peut qu'aller vers une décadence définitive. Il ne faut pas parler de "crise", car une crise ça ne dure pas. Nous sommes atteints d'ostéoporose mentale ; notre structure se désintègre progressivement et irrémédiablement. Nous n'existons plus par nous-mêmes ; tout le monde pense la même chose sur presque tous les sujets ; la créativité est réduite à sa plus simple expression, entre les mains d'une poignée de gens qui passent pour des hurluberlus de plus en plus marginaux, même quand ils sont prix Nobel ou physiciens de renom. En effet, qui écoute Maurice Allais, qui écoute Fritjof Capra ? Nous avons évoqué plus haut les opinions stéréotypées de nos contemporains. Savez-vous que dans tous les pays dits civilisés, le vocabulaire moyen utilisé par les individus, toutes couches sociales confondues, s'amenuise à chaque génération, et se ressemble de plus en plus d'une personne à l'autre ? Savez-vous, que, lorsque nous interrogeons une poignée de Français, sur n'importe quel sujet, qu’il s’agisse d’argent, de famille ou d’éducation des enfants, comme de l'importance de manger équilibré... il nous suffit d'une grosse dizaine de personnes pour faire le tour de tout ce qui peut être dit sur le sujet. Quand nous disons : "Tout le monde pense la même chose sur tous les sujets", il s'agit d'un constat, pas d’une opinion. Encore une ou deux générations et notre civilisation sera tellement transparente à n'importe quel observateur étranger, sera tellement gangrenée, qu'il suffira aux asiatiques quand ils estimeront le moment venu de s'imposer à nous, d'éternuer un bon coup pour que tout tombe en poussière. Excusez-moi, ceci est un scénario catastrophe, et tout le monde sait bien qu'en France, c’est quand la corde est déjà autour du cou que l’on commence à croire aux catastrophes. Bref, le monde de la Carte, bien que constitué de chimères que nous appelons habituellement "concepts", "croyances", "opinions"... nous paraît, par culture, souvent plus réel que le monde du Territoire. Nous avons pris l'habitude de nous promener au bord de la mer en pensant et en parlant de nos activités citadines de la semaine ; et de rentrer ensuite à la maison sans avoir fait le plein de plaisirs simples, sans avoir remarqué l'odeur du vent, les couleurs du ciel... Bref, on a pris l'habitude de ne pas vivre. Notre croyance fondamentale en ce qui concerne la Carte est que " tout ce qui a un nom existe " : On considère naïvement comme allant de soi que lorsque le nom de quelque chose existe, la "chose" ainsi nommée doit aussi exister. (Paul Watzlawick, Les cheveux du baron de Münchausen, p.87) Bien sûr, on peut parler de la table autour de laquelle nous bavardons : il semble qu'elle possède un certain degré de réalité. Nous appelons, avec Palo Alto, cette réalité : une réalité de "premier ordre". Mais qu'en est-il du "bonheur", du "progrès", du "racisme" ou de la "démocratie" ? Et encore du "Moi", du "Ça" et du "Surmoi". Attention, danger, car s’il est vrai qu’à partir du moment où j'ai créé un nom pour désigner une quelconque abstraction, la chose correspondante se met à exister... Le langage, affirme le bouddhisme, n'a pas de signification ontologique. Un mot ne correspond pas à un fragment de réalité. Les mots ne sont que des signes créés pour les commodités de la vie quotidienne. Ils n'ont rien à voir avec la structure de la réalité. (Toshiba Izutsu, Le koan zen, p. 28) Prenons le dictionnaire et recherchons les quelques milliers de termes ne désignant pas des objets concrets, et supprimons-les de notre vocabulaire. On peut parier que la plupart des problèmes que nous nous posons, disparaîtra en même temps, faute d'un lexique pour les désigner. Provocateur, certes ! Fou, certainement pas. Il faut se poser la seule bonne question : a-t-on vraiment besoin, pour vivre, de tous ces mots et concepts dont on nous inonde tous les jours, et dont se servent nos dirigeants et nos journalistes pour mieux nous manipuler ? Mais alors dira ici le lecteur un peu affolé, qu’allez-vous faire des mots abstraits dans votre nouveau système de pensée ? C’est la bonne question, d’autant que les esprits malintentionnés auront remarqué que ce livre est lui-même truffé de mots abstraits. D’abord, les mots abstraits, ceux dont la vocation est de désigner les croyances et opinions, sont les outils de la manipulation. Il est plus facile de manipuler les peuples avec des idées abstraites du genre de "fraternité, liberté, égalité" qu’en lui promettant une amélioration quantitative concrète de ses revenus ou une meilleure odeur dans le métro parisien. Donc, les mots de la Carte vous serviront, à vous aussi, ami lecteur, quand vous désirerez manipuler ; tant que l’autre, en face de vous, croit que ces mots désignent une "vraie réalité", alors il ne faut pas hésiter à les utiliser : il tombera dans vos pièges. Les mots abstraits sont efficaces et c’est une raison suffisante pour continuer à les utiliser. Mais ce n’est pas tout. Les abstractions sont utiles dans le cadre d’une recherche de modèles descriptifs. Il ne faut pas oublier qu’un être ne vivant qu’au niveau du Territoire, ne pourrait plus s’exprimer avec notre langage courant, et, par là, ne pourrait plus nous communiquer ses découvertes. C’est ainsi que, tout en reconnaissant les imperfections du langage, il est possible, en prenant de grandes précautions oratoires, méthodologiques, de continuer à s’en servir pour structurer de façon compréhensible, les éléments apparemment chaotiques du territoire. Passer d’un système de pensée et de culture à un autre, cela ne pourra se faire sans passer d’un langage à un autre. La seule chose qu’il ne faut jamais oublier (et Korzybski insistait là-dessus) c’est que, quelle que soit la perfection d’un langage dans la précision, il ne représentera jamais la réalité elle-même. Les concepts de la Carte sont des outils classificatoires, et toute classification est l’émanation d’une conception humaine de la réalité. Au niveau du Territoire, des faits et événements dits "réels", il n’y a aucune classification. Mais notre esprit ne saurait vivre sans classification. Alors, tentons de créer une nouvelle classification, plus proche du Territoire, plus descriptive qu’explicative. C’est là notre travail. Même l'amour ne fait pas exception à ce que nous appellerons désormais la "maladie de la Carte". Comparons-nous aux Japonais (ou aux Chinois) et écoutons Michel Random : ... les amoureux ne prononcent jamais au Japon, le mot si commun en Occident : le fameux "je t'aime". Certes le mot "aimer" existe dans le dictionnaire. C'est aishitemasu. Mais le prononcer est plus qu'une incongruité, cela s'apparente à un acte impudique sinon obscène. Si deux êtres s'aiment, ils n'ont pas besoin d'un mot pour se le dire, toute la tension de l'être, du regard, le frôlement des mains et les dix mille riens de l'amour sont le langage qui suffit, à la fois universel, personnel et éloquent. (Le Japon, stratégie de l'invisible p. 15) Ce que ne dit pas Michel Random pour ne pas nous attrister encore plus, c'est comment nous nous compliquons la vie avec des mots comme les " je t'aime ". Les thérapeutes de Palo Alto n’ont pas eu cette délicatesse quand ils évoquent les conflits de couples du style : " Dis-moi que tu m'aimes, mais dis-le moi spontanément. " " Tu m'aimes comment ? Tu m'aimes vraiment ? Plus qu'hier et moins que demain ? " " Pourquoi tu ne m'aimes plus ? " Encore un petit coup de Michel Random pour augmenter notre dépression : La réalité n'a pas besoin de définition ; dans le cas contraire ce n'est plus une réalité mais une définition qui se substitue à la réalité. (Le Japon, stratégie de l'invisible, p. 22) Mais ce n'est pas fini. Il reste encore quelques concepts à dénicher parmi ceux qui nous font le plus de mal. Parlons quelques instants du terme "intelligence". Là, il y a longtemps que nous ne savons plus faire simple, comme le brave Simon (ou Binet) (du premier test d'intelligence dit de Binet-Simon) qui disait : " L'intelligence c'est ce que mesure mon test ", ou encore celle-ci : L'intelligence, on croit toujours en avoir assez, vu que c'est avec ça qu'on juge. (Coluche) L'intelligence est une notion abstraite inventée par une certaine civilisation pour montrer qu'elle a plus que les autres. Comment mesurer une notion abstraite qui ne correspond à aucune réalité concrète ? Voilà le malheur de notre civilisation : c'est qu'elle est devenue la civilisation du quantitatif. (Non, je ne citerai pas encore une fois Michel Random, laissons un peu les Japonais tranquilles). Pourquoi se créer des problèmes nouveaux avec la mesure de l'intelligence, pourquoi aller comparer l'intelligence des uns à celle des autres, des Blancs par exemple avec celle des Noirs, alors que le test a été créé par les premiers dans l'intérêt des premiers, et à partir de leurs propres croyances. On peut se poser la question : avons-nous vraiment besoin d'être fiers de notre intelligence raisonneuse, et d'avoir perdu toute forme d'intuition, toute capacité de percevoir de façon spontanée et synthétique, le monde qui nous entoure ? Avons-nous vraiment besoin d'être fiers d'appartenir à une civilisation qui répond, quand on lui demande quel est le parfum des roses : " Apportez-moi le dossier " ? Les Occidentaux ont trop de culture, ils perdent l’essentiel. (Michel Random, Le Japon..., p. 140) Zut, la citation s'est échappée elle-même de sa cage ! 2. La croyance en la Morale Il est probable qu'un système social complètement dépourvu de lois morales fonctionnerait, à quelques détails près aussi bien que le nôtre. (AM 78, p. 123) On voit tous les jours nos puérils contemporains emboucher la trompette de l'Utopie fondamentale : le monde est corrompu, il faut le réformer. (AM 78, p. 45) Un exemple. Par un beau soir de juillet, un homme d'affaires fatigué qui vient d'accompagner madame et les enfants au bord de la mer le week-end précédent, va dîner seul à la terrasse de son restaurant favori, lorsque, juste après l'entrée vient s'asseoir à la table d'à côté, une jolie brune exotique dont le mari est parti en voyage d'affaires. (Toujours les affaires !). Immédiatement, deux forces contradictoires mais inégales s'affrontent quelque part disons, pour simplifier, dans l'esprit du monsieur. En gros, à ma droite une grosse envie d'aborder la dame (et tout ce qui s'ensuit), et à ma gauche le sentiment que " ce n'est pas bien ". A ma droite un processus est déclenché (Territoire), pendant qu'à ma gauche un concept abstrait (Carte) tente de s'y opposer. On sait déjà qui va gagner, la plupart du temps. De toute façon le brave homme n'a pas le choix : ou bien il passera une ou plusieurs soirées enchanteresses en supportant un sentiment de remords plus ou moins aigu, ou bien il rentrera chez lui avec un sentiment de frustration tel que sa mauvaise humeur rejaillira sur ses collaborateurs pendant quelques jours. Ou bien encore... mais non Mesdames, ce genre d'individu n'existe pas, à part votre mari. Il est vrai qu'un petit nombre d'hommes ne verront même pas la jolie fille, ou se contenteront sans arrière-pensée d'échanger quelques propos avec elle. Mais, si l'on ne voit pas une jolie fille, peut-on encore voir sa femme quotidienne. Méfions-nous des hommes fidèles, même en pensée. Cet événement au demeurant banal, n'est qu'une des millions d'illustrations de l'axiome fondamental du Bien et du Mal. Supprimons cet axiome et disparaîtront comme par enchantement, le remords du pécheur comme la frustration du non-pécheur. Finalement, à tous les coups on pèche. La plupart du temps on se bat sans aucune raison, ni morale ni politique, ni psychique, ni n'importe quoi en -ique ; mais les justifications sont toujours a posteriori et surajoutées au fait de se battre, et sans rapport avec lui. Personne n'a le courage de dire : je me bats contre lui parce qu'il me gêne ; je me bats contre ce peuple, parce qu'il habite de l'autre côté de la rivière ; de ce côté-ci, nous aurions été amis. Je me bats parce que mon intérêt passe par l'écrasement de l'autre. (AM 78, p. 46) L’exemple presque fictif que nous venons d’évoquer illustre assez bien notre morale des "rapports de forces". Deux forces contradictoires s’affrontaient à l’intérieur de l’esprit du monsieur, et l’une des deux "nécessairement" gagnera, à l’insatisfaction de l’autre. Que doit-on penser d’une morale dont la vocation première semble être de rendre malheureux, quoi qu’ils fassent, ceux qui essaient de la pratiquer ? Peut-on vivre sans cette morale judéo-chrétienne qui est la nôtre depuis si longtemps ? L’observation de nos contemporains dans leurs actions quotidiennes ne va pas toujours dans le sens où leurs croyances morales les empêchent de produire certains actes, mais plutôt dans le sens où ils les produisent malgré cette morale, tout en en éprouvant des remords. Dans ce cas, quel gaspillage ! On voit Monsieur le cadre supérieur toujours en voyage, tromper régulièrement sa femme et en ressentir de tels remords qu’il ne cesse de lui faire des cadeaux. On a envie de lui dire : " De deux choses l’une, ou tu cesses de tromper ta femme (et de lui faire des cadeaux ?), ou alors continue comme ça, mais sans en éprouver des remords ". Il est évident qu’il convient, soit d’accorder ses comportements à ses croyances, soit au contraire de changer sa croyance pour la faire cadrer avec les comportements que l’on veut continuer d’adopter. On a envie de lui dire cela, on le lui dit, mais ça ne change rien car il ne sait pas l’art de se manipuler lui-même et comment changer de croyance. Maintenant observons le même cadre supérieur sur le point d’obtenir une promotion dans sa société. Un ennui toutefois : ils sont deux à vouloir la même promotion, et ce sont les meilleurs amis du monde. Que leur enseigne donc la morale dans ce cas de figure ? Que le meilleur gagne ? Ou comment s’effacer devant l’autre ? Oui, mais dans leur entreprise, on leur a bien dit et répété qu’il faut se montrer combatif pour avoir ce poste ; cela fait partie du "profil" adéquat. Tôt ou tard, dans l’esprit de chaque partenaire, on se trouvera devant une situation de conflit entre deux forces opposées : l’amitié qui dicte de se réjouir du succès de l’autre, donc de son propre échec, et le désir légitime d’avoir le poste, au détriment donc de l’ami. Le gagnant se trouve ainsi condamné à être malheureux, et peut-être à perdre l’amitié de l’autre ; mais le perdant sera malheureux de toute façon, et de plus risque aussi de perdre un ami. On se trouve devant une injonction paradoxale : quoi qu’il fasse, chaque partenaire sera perdant au moins sur un point. Si notre ami raisonne à l’aide de la théorie, il ne manquera pas de constater qu’il vaut mieux être perdant sur un seul point que sur les deux, et il choisira l’affrontement pour avoir le poste. Et le meilleur, du moins dans l’esprit du chef qui en décidera, gagnera. On peut changer les données du problème et imaginer par exemple que l’un des deux challengers soit dans une situation familiale et personnelle dramatique, et que ce poste soit vital pour lui. Que faut-il choisir : le plaisir de faire une bonne action ou celui d’obtenir le poste en mettant quelqu’un sur la paille ? Notre question est la suivante : dans presque tous les cas de la vie quotidienne, la morale judéo-chrétienne nous donne la voie à suivre, de façon assez claire. Mais, admettons un peuple qui ne connaisse nullement cette morale. Agirait-il différemment ? Y aurait-il plus de vols, de viols, de bagarres et de meurtres ? Y aurait-il moins de gens pour céder leur promotion à celui qui en a plus besoin ? Bien sûr, personne ne peut répondre avec certitude, car nous ne pouvons imaginer cette situation. En ce qui nous concerne, et en raisonnant uniquement au niveau du territoire, nous pensons que l’intérêt de chacun n’étant pas d’entrer en guerre perpétuelle avec tous les autres, chacun d’entre nous, pour vivre dans de bonnes conditions et seulement pour cela, serions amenés, sans avoir besoin d’aucune morale, à avoir des comportements quotidiens qui pourraient s’appeler, dans un autre monde : "respect d’autrui", "charité"... Quelques esprits obtus nous ont reproché de créer une morale "des rapports de force" en la rapprochant de l’adage : "la raison du plus fort est toujours la meilleure". C’est un peu simpliste. Nous croyons que le plus fort a besoin de moins fort que lui pour vivre correctement, et réciproquement. Nous ne croyons pas que la "méchanceté" soit l’apanage des forts mais plutôt une caractéristique de faibles qui mordent parce qu’ils ont peur. Et surtout, et là nous entrons dans une zone de danger, nous posons la question : n’en est-il pas déjà ainsi dans nos beaux pays soi-disants démocratiques ? Alors, au pire, ce que nous proposons c’est de vivre comme maintenant, la morale en moins, donc l’hypocrisie en moins. Et nous pensons que cela changerait une infinité de choses, tant dans notre vie personnelle, familiale, que dans les échanges sociaux. L'idéal A vrai dire, la plupart des gens passent leur vie à attendre le Père Noël ou quelqu'un de sa famille (Eric Berne, Que dit-on après avoir dit bonjour ?) La plupart des insatisfactions de la vie quotidienne proviennent de l'idée puérile que "ça pourrait aller mieux". (AM 78, p. 143) L'idéal pour beaucoup de nos contemporains, c'est l'action sans risque, le plaisir sans pleurs, l'ascension sans efforts, l'équilibre sans déséquilibre, l'amour sans haine, l'argent sans exploitation, la vie sans la mort, le soleil sans la pluie, l'eau sans évaporation, la mémoire sans trous, le sexe sans défaillances, l'achat sans débourser, le voisin sans bruit, la maturité sans la vieillesse, le bon repas sans indigestion, la bonne digestion sans excréments, le patron sans ouvrier et l'ouvrier sans récriminations, le loisir sans travail, et le travail comme loisir, la vérité sans mensonge, Dieu sans Diable, et l'intelligence sans bêtise...(AM 78, p. 144) Nous passons une grande partie de notre temps à mesurer la distance qui nous sépare des idéaux que l’on s’est forgés avant de démarrer toute action. Nous avons tous une idée assez précise de ce que doit être une vie idéale, un couple idéal, un patron idéal, ou encore une mort idéale. Et une grande partie de nos malheurs, de la sensation même de malaise, de nos angoisses provient du simple constat d’éloignement par rapport à ces situations idéales. Nos croyances morales sont elles-mêmes des idéaux : la liberté, la paix, le bonheur, la démocratie même sont des idéaux. Appartenant à la Carte la plus abstraite, les idéaux et leurs constructions, les idéologies, ne peuvent nous faire aucun mal tant qu’on les range dans le tiroir des fables pour enfants, des contes de Noël. Un concept idéal est comme un horizon : il recule au fur et à mesure que l’on avance. Alors, cessons d’avancer vers lui. Cessons de prendre les concepts idéaux pour modèles. Attachons-nous à améliorer concrètement les processus du quotidien. Pratiquons ce qu’on appelle parfois "la politique des petits pas". Donnons quelques exemples en étudiant rapidement - nous y reviendrons - les principaux idéaux auxquels notre culture croit ou fait semblant de croire. Le bonheur On imagine bien le bonheur comme un état mental de grâce permanent, un sommet duquel on ne redescendrait plus. Tout est parfait, l’équilibre est total. Montherlant se moquait déjà des titres de romans à l’eau de rose du genre : " Trois jours de bonheur ". Des instituts de sondage - et ils voudraient ensuite qu’on les prenne au sérieux - posent ce genre de question : " Le bonheur, pour vous, c’est quoi ? " Il ne faut pas être dégoûté pour lire les réponses : une belle situation, une femme aimante, de beaux enfants intelligents, et surtout une bonne santé. Ceci est de la Carte. Quant au Territoire, on voit tous les jours des gens qui possèdent tout cela - ou qui croient le posséder - et qui s’estiment malheureux. " Docteur, faites quelque chose, je voudrais être heureux avec ma femme ". Impossible, car l'objectif est mal défini, un système-expert ne pourrait fonctionner avec un tel ordre. " Posez-moi une question en termes de processus concrets ", devrait répondre le bon docteur. " Je peux faire en sorte que, ce soir, vous passiez une bonne soirée avec madame, il suffit pour cela que nous analysions les séquences concrètes de communications que vous avez l’habitude de jouer avec elle et que nous les modifions. Je peux faire en sorte que, tous les soirs, et pourquoi pas aussi les matins et les midis, vous passiez, la plupart du temps de bons moments avec madame. Et si cela marche, qu’avez-vous besoin à l’avenir d’utiliser des termes aussi grossiers et dangereux que bonheur, heureux, malheureux... " La démocratie C'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison. (Coluche) En proclamant l'égalité de tous, on a proclamé la déclaration des droits de l'Envie. (Balzac, Beatrix) Nous sommes paraît-il en démocratie : c'est ce que tout le monde répète à l'envie, et bien fou celui qui contestera cette "évidence". Raison de plus pour contester qu'il s'agisse là d'une évidence.(AM 78) La démocratie est devenue un fétiche : le dernier tabou sur lequel il est interdit de s'interroger. (Friedrich von Hayek, dans G. Sorman, Les vrais penseurs de notre temps) On peut se demander quelle différence il y a entre une dictature où l'on vous dit tout ce qu'il ne faut pas penser, ni dire, ni faire et une démocratie où l'on vous dit comment vous devez penser, parler et agir. Dans le premier cas les obligations sont exposées à l'aide de phrases négatives : " Il est interdit de... " ; dans l'autre, à l'aide de phrases affirmatives (il faut positiver, dit un slogan moderne) : " Il faut faire comme cela ". Entre la dictature de l'interdit et celle de l'obligatoire, nous avons beaucoup de mal à choisir. Ici, tout ce qui n'est pas autorisé est interdit. Et tout ce qui n'est pas interdit est obligatoire. (Coluche) Le terme "démocratie" est un terme assez haut placé parmi les mots abstraits : il peut prendre autant de sens que l'on veut. Si l'on veut bien admettre qu'il signifie quelque chose comme "gouvernement par le peuple", alors notre argumentation se fera en deux points : premièrement, nous ne sommes pas en situation de démocratie, et deuxièmement, la démocratie est impossible. Ce qui nous amènera à une conclusion dure : comment se fait-il que l'on ait réussi à nous faire croire que nous étions en démocratie ? Et qui est ce ON ? Cela fera bientôt l'objet d'un livre entier, cette fois-ci contentons-nous d'un chapitre. Pour la CD, la seule chose qui compte est la vie quotidienne, faite de ses joies et contrariétés. Une démocratie véritable, dans notre imaginaire, se doit d'améliorer notre quotidien concret. Nous promettre "un grand pas en avant" c'est bien, mais ça ne marche plus ; nous donner un peu plus d'espace dans le métro qui nous conduit tous les jours au boulot, quel progrès ce serait ! Une démocratie qui n'imprègne pas la vie de tous les jours et les possibilités effectives de choix des comportements quotidiens peut-elle être vraiment tenue pour une démocratie réelle et vivante ? (Joule et Beauvois, Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens, p. 224) Or, que voit-on dans notre beau pays ? On vote de temps à autre pour des gens qui, pendant un temps assez long font ensuite tout ce qu'ils veulent de nous, et rarement ce que nous souhaiterions qu'ils fassent. En tout cas, ils ne nous demandent plus notre avis. Tous les jours, dans leurs basses et hautes cours, ils "pondent" des lois dont le fondement est essentiellement répressif. Vous n'avez pas le droit de rouler à plus de 130 sur l’autoroute, de fumer dans les lieux publics, de baiser sans caoutchouc, de battre votre femme, de vous battre avec l'autre abruti qui a reluqué votre petite amie ; les interdits se multiplient comme dans n'importe quelle vulgaire république bananière. Comme aurait pu le dire Balzac, Big Brother vous surveille tous les ans de plus près, et vous oblige, non seulement à vous serrer la ceinture sur tous les plaisirs fondamentaux auxquels l'homme aspire, mais encore à vous la mettre, la ceinture je veux dire. Si l'on compare nos libertés d'aujourd'hui à celles de nos parents, disons en 1950, il y a de quoi être effaré. Relisons un quelconque France-Soir des années 50. Il y avait déjà des meurtres, des viols, des vols, et des autos qui écrasaient les gens ; mais, ça s'appelait des "faits divers", maintenant ce sont des "problèmes de société". Oui, incontestablement nous sommes bien montés du Territoire vers la Carte ; nous sommes passés d'une civilisation du concret, à une civilisation de l'abstrait. En 1950, un automobiliste qui venait de s'enfiler un litre de rouge et qui écrasait un enfant était sévèrement puni ; nos parents n'étaient pas plus abrutis que nous. Mais aujourd'hui, d'une part on lui accole une étiquette définitive : on l'appelle "chauffard ivre", puis on cherche comment éviter définitivement ce genre d'incident. En 1950, un flic qui tirait trop vite sur un présumé coupable était puni, aujourd'hui nos ministres se posent la question : ne faut-il pas leur enlever leur arme ? En 1950, un homme qui battait sa femme n'était pas automatiquement bien considéré ; aujourd'hui on crée aussitôt des associations de défense des femmes battues. En 1950, on voyait les acteurs se faire photographier la cigarette au bec ; même Albert Camus ou notre président Pompidou, aujourd'hui on se cache honteusement pour fumer ; on voyait les gens s'embrasser dans la rue ou sur les bancs publics pour la plus grande joie des Doisneau et des Brassens ; on jouait avec sa vie dans des jeux stupides mais qui faisaient du bien, comme de rouler à vive allure dans les rues, ou de jouer à la roulette russe ; on aimait picoler en bande, et déconner dans la rue, comme les copains de Jules Romains ; bref, du matin au soir, on avait l'impression de faire ce qu'on voulait. Et 1950 ça n'est pas si loin que ça. Je m'en souviens un peu. Même moi j'étais né. Incontestablement, nous sommes entrés à toute allure dans une autre civilisation. Dans la civilisation du préventif : " Ne fais rien, ne bois pas, ne fume pas, ne baise pas, et tu ne risques pas trop ni d'attraper des maladies, ni d'avoir un accident ". Bientôt, on n'aura même plus la possibilité de travailler, comme ça on supprimera aussi les accidents du travail. Et, puis dans le doute, allons consulter les médecins de tous poils, au cas où nous serions malades sans le savoir, au cas même " où nous viendrions à mourir ". Comme si le conditionnel était de mise ici. Maintenant, peut-être qu'on a le gouvernement que l'on mérite. Je crois que la majorité de nos contemporains, qui vivent dans la trouille en permanence, aiment qu'on leur interdise de vivre dangereusement, comme ça ils peuvent dire : " Ah ! si ça n'était pas interdit ! " Il suffit de lire n'importe quel journal, de préférence un journal populaire pour y découvrir à quel point, nous n'avons plus le droit de grand-chose. On a le droit de manifester à condition de prévenir à l'avance et de ne rien casser. Mais peut-on encore parler de manifestation dans ce cas-là ? Est-ce que l'enfant qui va faire une bêtise prévient ses parents ? Et si l'on casse un peu, on parle tout de suite de voyous. On voit tous les jours des hommes politiques ou des hommes d'affaires aller en prison pour des fautes qui passaient inaperçues il y encore dix ans. La frontière du condamnable se rapproche tous les jours ; notre cage se rétrécit. Nous reviendrons sur ce sujet dans un autre ouvrage. Simplement, redisons encore une fois : quand, dans un pays, on sanctionne, on condamne, on jette l'anathème sur tout ce qui bouge, sur tout ce qui dépasse, sur tout ce qui imagine, sur tous ceux qui ne veulent pas se plier aux frilosités dominantes, il faut savoir que l'on fabrique, à coups de lois, la crise même que l'on fait semblant ensuite de vouloir juguler. Au risque de nous répéter, et au risque de paraître simpliste, nous ne sommes pas en démocratie, car la démocratie c'est d'abord, pour nous, laisser les gens libres, y compris de faire des bêtises. Et s'ils emmerdent un peu les voisins, laissez les voisins se charger de les calmer. L'élection étendue à tout, donne le gouvernement par les masses, le seul qui ne soit point responsable et où la tyrannie est sans bornes, car elle s'appelle la Loi. (Balzac, Avant-propos de la Comédie Humaine, 1842) Notre deuxième point concerne la notion même de démocratie. Nous pensons que l'idée de l'égalité entre les hommes, qui nous vient d'un siècle particulièrement utopiste, ne repose sur aucun fait au niveau du Territoire. La démocratie ainsi conçue peut également se définir comme " le système permettant à chacun d'être aussi médiocre que son voisin ". Pourquoi voulez-vous que je fasse un effort de travail, si je n'ai pas le droit d'apparaître ni meilleur, ni plus grand, ni plus riche que mon voisin. La notion de démocratie, dans son sens moderne, repose sur l'idée reprise par un philosophe connu selon laquelle " le bon sens est également partagé entre les hommes ". Mais cela ne veut pas dire grand-chose, car "bon sens" est encore un mot abstrait. Au niveau du concret, ce que nous constatons, c'est que, déposés nus dans cette île déserte qu'est aujourd'hui une grande métropole, l'un fera son nid rapidement, alors que l'autre mourra de faim et de froid. Et ce sont toujours les mêmes qui se débrouillent et toujours les mêmes qui ont besoin des premiers. Mais bon sang qu'on le dise ! Aujourd'hui, dire cela paraît terriblement "facho" ; on vous taxe tout de suite d'être d'extrême-droite. Alors, écoutons ceci : Il n'y a de classe dirigeante que courageuse. A toute époque les classes dirigeantes se sont constituées par le courage, par l'acceptation consciente du risque. Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté celui qui volontairement accomplit pour les autres les actes difficiles et dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité en prenant pour soi les dangers. La devinette : de qui est-ce ? Demandez à vos amis. Ils trouveront des noms d'hommes plus ou moins sulfureux, tous de droite. L'auteur de cette belle définition d'un chef est Jean Jaurès, dans la Dépêche de Toulouse le 28 mai 1892 (cité par le journal Le Monde). Aujourd'hui, un tel discours vous conduirait droit à un procès... au moins d'intention. Non, nous ne vivons plus dans le même monde ! D'autre part, l'idée de demander à tout le monde des avis sur tout est une idée pernicieuse. Il nous semble, toujours en faveur du bon fonctionnement concret des relations humaines, qu'il convient de demander son avis seulement à celui qui connaît le domaine dont on parle. Demande-t-on aux passagers d'un avion leur avis sur la bonne conduite à tenir du pilote ? Demande-t-on au malade son avis sur la bonne façon de lui extraire sa tumeur ? Alors pourquoi demande-t-on, par exemple, à ceux qui n'ont pas de voitures leur avis sur les limitations de vitesse ? Peut-être parce qu’ils se font écraser ! Il est un phénomène très connu que chacun d'entre nous peut expérimenter dans son entourage. Si l'on demande son avis à quelqu'un sur un sujet qu'il ne connaît guère et sur lequel il n'a pas d'avis préétabli, au bout d'un moment d'interrogation, il commence à avoir un avis, et plus on lui fait développer cet avis, plus il le défend, plus il y tient. Au niveau des groupes, au niveau d'une société, cela donne quoi ? Si l'on demande à tout le monde son avis, tout le monde donnera son avis, y compris sur des sujets indifférents jusqu'alors. Donc, déjà un bon nombre de gens commenceront par chercher de quel avis ils peuvent bien être. Si tout le monde donne son avis, nécessairement tout le monde ne sera pas d'accord. Constatant le désaccord, il faudra admettre l'idée de le corriger au maximum. Chacun disputera de la meilleure façon de le corriger, en quoi également il y aura automatiquement d'autres désaccords et ainsi de suite. Au bout du compte on arrive toujours, par réflexion, par lassitude ou par force, à une solution de compromis jugée acceptable momentanément par tous. Ladite solution apparaît à tous comme un résultat positif, uniquement à cause des nombreux désaccords et débats qui l'ont précédée. Alors que, sans débat et sans désaccord préalable, la même décision prise par un seul aurait semblé à la plupart comme évidente, simple et finalement dépourvue d'intérêt, en admettant même qu'ils aient eu l'idée et le désir d'en prendre connaissance. Non seulement on cherche les bâtons pour se faire battre mais encore on les fabrique, on les sculpte, on les consolide... Le processus est digne d'intérêt : il y a toujours quelqu'un qui commence à crier et qui s'aperçoit, soudain, qu'il existait quelque chose de nouveau contre lequel on pouvait crier. Dès lors, d'autres commencent également à s'en apercevoir et deviennent partisans, contre lesquels ne tarde pas à se créer la cohorte des défenseurs de la chose contre laquelle crient les premiers : ce qui renforcera la position des crieurs, etc, etc... (AM 78, p. 292) Un dernier sujet qui nous tient à coeur est celui du statut de l'innovation et de la créativité dans un système semi-démocratique tel que le nôtre. Dans toutes les sociétés, les innovateurs dérangent, s'ils remettent en question les opinions fondamentales les plus répandues, s'ils se rapprochent dangereusement des prémisses qui constituent les fondations de toutes nos croyances. Attention : ne pas s’approcher des tabous, ils mordent ! Tout progrès scientifique résulte d'un certain scepticisme à l'égard des connaissances les plus éprouvées. (Henri Laborit, L'homme imaginant, 1970) On peut juger de la solidité d'une démocratie à la façon dont elle traite ses innovateurs les plus révolutionnaires. S'ils innovent dans un domaine "secondaire" ou même purement "scientifique", elle les adule et les montre en exemple : la télé en parle. S'ils innovent en remettant en question les soubassements de notre culture : elle les diabolise, elles les cloue à la porte des médias. Toute innovation commence par être minoritaire. C'est donc bien que l'opinion majoritaire de demain figure parmi les opinions minoritaires d'aujourd'hui. C'est pourquoi quand le vote commande à l'opinion minoritaire de s'incliner devant la majoritaire, il est un frein aux possibilités d'imagination de la société dans son ensemble. C'est ainsi que la conception moderne de la démocratie vise à l'immobilisme des relations à moins qu'elle en soit issue. (AM 78, p. 96) Nous étudierons tout à l'heure un cas de diabolisation particulièrement réussi. Notre troisième point est de traiter de l'écart grandissant entre, d'une part ceux qui développent les idées au niveau de la Carte - disons pour simplifier les gouvernants et leur caisse de résonance : les médias - et le peuple ordinaire, c'est-à-dire nous qui ne sommes pas dans le secret des dieux et continuons à penser de façon concrète. Nous sommes manipulés tous les jours par ceux qui en ont les moyens, nous sommes justement manipulés à l'aide des mots abstraits de la Carte. Ecoutons Laborit : Il semble que la notion de liberté est indispensable aux sociétés pour soumettre l'individu en lui faisant croire qu'il les a librement choisies (Henri Laborit, L'homme imaginant, 1970) Ce qui signifie en passant - et nous y reviendrons - que les citoyens qui parviennent à penser et à agir en restant au niveau du Territoire, ne sont plus manipulables. Quand on ne croit plus aux mots tels que Liberté, Fraternité ou Bonheur, quand on ne croit à rien d'autre qu'à la possibilité d'améliorer son fonctionnement quotidien, sans mots inutiles, on s'aperçoit bien vite qu'au nom de notre propre liberté, ces gens-là nous ligotent tous les jours un peu plus serrés. Plus on est sincère, plus on est épris de justice, de solidarité, d’ordre, de liberté, de morale, de progrès et plus on risque de se faire avoir. C’est la manipulation, le fléau de la démocratie. (François de Closets, La grande Manip). Quel beau bouquet d’idéalisme ! Le pauvre de Closets, nous le plaignons d’avoir le double malheur d’être assez intelligent pour avoir compris à quel point ce sont par les croyances abstraites que les gens "se font avoir", et, malgré cela, de continuer à vouloir croire à toutes ces balivernes. Notre démocratie repose essentiellement sur l'hypocrisie de ceux qui la gouvernent : ils appellent liberté nos liens, bonheur nos interdits... et, apparemment, personne ne dit rien. La liberté C’est un sujet qui nous est cher, car c’est de tous les concepts fantômes le plus utile aux manipulateurs qui nous gouvernent. Il est en effet difficile de manipuler quelqu’un qui se méfie ; la vraie manipulation consiste à faire faire "spontanément" et de "bon coeur" quelque chose à quelqu’un. Il est pour cela nécessaire qu’il se croit libre de refuser. Dans le précédent Art de manipuler nous avons disséqué la phrase célèbre : " La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres ", en montrant presque mathématiquement, qu’elle était inapplicable concrètement et qu’elle revenait à dire : " La liberté c’est ce que le plus fort des partenaires a défini comme étant la liberté ". Encore l’axiome du rapport de forces ! Pour le vulgaire, dont nous sommes, il n’est point nécessaire d’écrire des tomes entiers de philosophie sur la notion de liberté ; si la liberté ne peut se décrire en termes concrets, alors elle n’a aucun sens. Pour nous, être libre, c’est d’abord se sentir libre, et se sentir libre c’est bien simple : c’est quand dans une situation donnée où plusieurs choix se présentent, je sais, de source sûre, que j'ai la possibilité de choisir n’importe lequel. Point à la ligne. Nous préférerons ainsi parler de libertés au pluriel comme dans le jeu de Go. Et dire que certains d’entre nous ont beaucoup plus de libertés que d’autres ; ce qui revient à dire beaucoup plus de choix. Ce qui nous amène à la notion de "variété requise". Dans ce sens on peut apprendre à posséder le plus grande nombre de libertés possibles. A condition de ne pas poursuivre des chimères. Si les choix qui se présentent à moi ne sont que des choix abstraits inventés par mon esprit, alors je n’ai plus que de fausses libertés. L’individu qui doit choisir entre aller au cinéma ou au restaurant, n’est pas dans la même position que celui qui dit avoir à choisir entre la vie et l’honneur. Débat épicurien contre débat cornélien, nous a-t-on appris bêtement à l’école. Encore une fois, la poursuite d’une chimère abstraite engendrera un sentiment de frustration, de malheur. Notre conseil en matière de choix est assez simple : si vous hésitez entre la brune et la blonde, n’hésitez pas une seconde, prenez les deux. Cela vous sera un salutaire exercice, physique d’abord, mais aussi méthodologique, car cela vous permettra d’entrevoir que dans tout choix d’apparence dichotomique, de type "boire ou manger", il y a toujours au moins un troisième choix : choisir les deux. En laissant aux moralistes de tous poils le quatrième choix : l’ascétisme du "ni l’un ni l’autre". Pour nous qui parlons le langage du Territoire, le langage des faits et des séquences de communication, le problème de la liberté n’est pas un problème philosophique, ou sémantique, mais un problème d’apprentissage. Nous n’avons pas appris cela à l’école. Mais il est encore temps. Le progrès Depuis cinquante mille ans, l'espèce humaine n'a, selon Stephen Gould, pratiquement pas évoluée ni dans son aspect extérieur, ni dans ses capacités intellectuelles...nous ne sommes guère différents de l'homme des cavernes ni plus intelligents que lui. (G. SORMAN, Les vrais penseurs de notre temps) Je ne partage pas la croyance en un progrès indéfini quant aux sociétés, je crois aux progrès de l'homme sur lui-même. (Balzac, Avant-propos de la Comédie Humaine 1842) Une des plus grosses tartes à la crème de ce dernier siècle ! L’idée est semble-t-il en perte de vitesse ; elle était déjà combattue par Jules Romains au début du siècle. Il n’en reste pas moins vrai qu’un bon nombre de nos contemporains sont encore persuadés que le sens de l’histoire va vers un progrès sans fin. Tout de suite, faisons marcher notre pompe à préciser : progrès dans quel sens, progrès de quoi, pour qui, dans quelle situation... Sur le plan des technologies, comme en médecine, nous ne saurions nier que la dernière centaine d’années ait vu se réaliser un grand nombre de progrès. Nous ne vivons plus du tout comme vivaient nos grands parents. Oui mais, sur le reste ? L’homme possède des capacités quasi infinies et miraculeuses de s’organiser dans un environnement hostile. Nous savons faire beaucoup plus de choses que ce que nous croyons. " Nous avons déjà tout " dit le zen. Mais nous ne savons pas nous servir des outils que nous a donnés dame nature, ou Dieu sait qui. Nous avons commencé à comparer nos sociétés, ne serait-ce qu’à cinquante ans d’écart, les Français de 1950 et ceux d'aujourd'hui. En mettant à part leur environnement technique, occupons-nous seulement de leur Carte mentale, pour reprendre une expression de PNL. Qu’avions-nous dans l’esprit le matin en nous levant, comment s’organisaient les idées dans les têtes, quelles étaient nos croyances, nos opinions, notre langage ? Et dans la comparaison, dans l’étude des différences (et elles sont nombreuses !), tentons de débusquer où se trouvent les progrès. Notre idée - pour avoir déjà commencé ce travail - est que, notre vision au travers de la lorgnette de nos axiomes et principes, est plutôt celle d'une civilisation en décadence. Juste quelques coups de torche pour éclairer le désastre avant de passer à autre chose. En cinquante ans, notre culture n’a jamais cessé de s’éloigner du Territoire, pour adopter des croyances de plus en plus abstraites. Nous sommes atteints de la "maladie de la Carte". Est apparu progressivement la langue tabou ; on a créé des mots abstraits pour désigner des objets et des gens bien concrets. Par exemple on ne parle plus de "subalternes" mais de "collaborateurs", de "personnel" mais de "ressources humaines", de "prisonniers" mais de "population carcérale"...Un excellent petit livre a été écrit sur ce sujet par Pierre Merle. Cela est grave car on a perdu l’habitude d’appeler les choses et les gens par leur nom. Quand les Noirs deviennent des " Black ", alors c’est que la civilisation des "White" est gravement sclérosée. Notre premier constat est que depuis au moins cinquante ans - et cela continue - l’axiome 1 de la CD est bafoué en permanence. On ne parle plus de "soucoupes volantes" mais "d’objets volants non identifiés". Cela signifie que nous sommes de plus en plus entre les mains d’experts, pour la plupart autoproclamés, qui nous font croire que le problème vulgaire des soucoupes volantes devenait scientifique à partir du moment où on l’appelait autrement, et à partir du moment où ils s'octroyer le droit de le prendre en mains. Nous sommes arrivés dans une république bananière gouvernée par des experts en abstraction. Autre évolution ou plutôt involution : la montée de l’interdit au nom de la morale. Au fil des années, l’individu est de moins en moins libre de ses choix : tout lui est dicté, y compris la façon de vivre son intimité. C’est la "maladie des ceintures de sécurité". On nous a mis des ceintures partout, des freins partout. Et comme on le verra tout à l’heure, l’accroissement massif des lois et décrets répressifs ne pouvant pas être respectés, on a laissé s’instaurer un système à deux vitesses : d’un côté l’idée que la loi existe, et qu’il faut la respecter (Carte), de l’autre une incitation à peine cachée à ne pas la respecter (Territoire). Enfin, il nous semble que nos contemporains sont atteints encore d’une autre maladie, peut-être la plus grave puisqu’elle aboutit au non-vivre : la peur de tout. Sont arrivées les "générations trouille". Nous commençons à penser qu’il n’est pas normal, ni d’être malades, ni d’être agressés, en encore moins de mourir. Nous vivons dans une utopie fondamentale consistant à vouloir vivre sans risques. En langage vulgaire cela s’appelle "le beurre et l’argent du beurre". Quand on observe l’évolution des dépenses de santé d’une part, et le nombre de revues consacrées à la santé d’autre part, on se demande comment il se fait que les gens soient encore malades, à moins que ce ne soit une nouvelle façon de vivre. Peur de vivre, lois répressives justifiées et géniaux concepts abstraits, voilà sur quoi repose une partie des fondements de notre société de l’an 2000. Il est temps de changer de paradigmes comme disent nos intellectuels. La paix Quoi que l'on fasse, la guerre restera un fait, le pacifisme une idée. (Spengler) Si l'on était en marche vers un monde meilleur, on y serait déjà arrivé depuis le temps qu'on se dit en marche. (AM 78, p. 47) Qu’est-ce à dire sinon que la guerre fait partie du Territoire, et le pacifisme de la carte ? Et l’on ne combat pas les faits uniquement avec des idées. Nous avons vu que notre conception du Moi dans sa bulle relationnelle, montre assez bien comment il se fait que la norme relationnelle entre deux individus, en l’absence de signes de reconnaissance bien précis, est la guerre et non la paix. Nous verrons quand nous étudierons la grille d’analyse des relations humaines que notre Ecole a inventée, comment il est plus facile d’aboutir à des séquences de guerre qu’à des séquences de paix. La paix demande des efforts conscients, alors que la guerre ne demande qu’à se laisser aller. Croire en un monde meilleur... de toute évidence, cette croyance peut être utile aux faibles, car c'est une excellente façon de ne pas se suicider physiquement que de se suicider philosophiquement. (AM 78, p. 47) Les individus ne sont pas construits sur le même modèle : certains d’entre nous ont besoin d’un minimum de guerre dans leurs relations pour se sentir bien, en vie, en paix avec eux-mêmes. D’autres ne supportent que la paix à tout prix, et se mettent facilement à couvert à l’ombre des premiers. Et cela malgré toutes les fariboles que l’on peut dire sur l’égalité des gens. La guerre est comme une drogue forte : elle renforce les uns et tue les autres. Mais les esprits guerriers ne sont pas toujours nuisibles, loin de là, car leur guerre est un germe de créativité. La paix, ce bien absolu, n'existe que dans l'esprit des théologiens et des impuissants de toutes sortes. Car la paix signifie la mort. Tout organisme vivant ne se développera correctement que dans la mesure de l'ombre qu'il portera aux autres. (AM 78, p. 143) Un des avatars de la paix est l’altruisme qui s’oppose à l’égoïsme comme le bien s’oppose au mal. Voici ce que nous en disions en 1978, et il n’y a pour l’instant pas grand chose à ajouter : Les morales altruistes, telle que la chrétienne que nous connaissons bien, sont toujours des morales du ralenti, du dépéri, du rabougri, du recroquevillé, de l'humilié et du crucifié. Tout ce qui est petit est mignon et tout ce qui est grand doit avoir la tête tranchée. (AM 78, p. 158) L'altruiste est, en fin de compte, celui qui vit suffisamment peu pour avoir le temps de regarder vivre les autres. L'altruiste, à sa fenêtre, regarde en permanence ce qui se passe chez le voisin. Finalement, il emmerde tout le monde. Il ne faut pas avoir grand chose à faire pour avoir le temps de s'occuper des autres. (AM 78, p. 159) La justice Dans un monde aussi complexe que le nôtre, il est et reste impossible de créer une méthode d’analyse du Territoire. Il n’en reste pas moins vrai que, selon nous, c’est en étudiant des sous-ensembles plus simples et en cherchant à les faire fonctionner mieux, que nous commencerons à comprendre comment améliorer les soi-disants "problèmes de société". Tout commence avec deux partenaires, A et B. Puis, rapidement ça se complique à l’infini. Mais nous ne perdrons jamais de vue qu’une société est avant tout composée d’individus. Et que deux individus ne peuvent pas "ne pas communiquer". Cela nous interdira par exemple définitivement des raisonnements expliquant le particulier par le général, expliquant les individus par la société. Par exemple, on ne partira pas de "la crise actuelle" pour décrire des comportements individuels, mais de l’idée que la fameuse crise (dont l’existence reste à prouver) a été créée de toutes pièces par des individus. Maintenant prenons le concept de "justice" cher à nos esprits éclairés par les lumières de la révolution française, et examinons-le à la lumière des axiomes de la CD. Pour qu’un acte ou une parole soit déclarées justes, il faut qu’ils le soient par tous les partenaires d’une communication. Ce qui n’est pas toujours gagné pour deux partenaires ; alors quand il s’agit de millions d’individus. Nous ne voyons pas comment la moindre action, la moindre loi, la moindre proposition sociale, pourra être considérée comme "juste" par l’ensemble de la société. En général, on trouve juste ce qui nous avantage, et c’est là une illustration de plus de l’axiome des rapports de force. Parler de "justice sociale" comme le font couramment nos hommes politiques est tout simplement une arnaque verbale.
|
| Extrait 1 | On ne peut pas ne pas manipuler |
| Extrait 2 | Or, nous sommes déjà manipulés |
| Extrait 3 | Donc, apprenons à manipuler |
| Extrait 4 | NOTRE PROGRAMME |
|
|
|