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I. Les définitions de la manipulation Au cours de l'année écoulée, il m'est arrivé toute une série d'événements dont je ne suis pas particulièrement fier. Laissez-moi vous raconter, du moins la partie décente de mon histoire. Un vendeur d'assurances a sonné un soir à ma porte et m'a fait signer un contrat "spécialement étudié pour moi" dont je n'avais pas vraiment besoin, et je l'ai remercié quand il est parti ; mon marchand de vin préféré m'a vendu une caisse de Bourgogne à 300 F la bouteille alors que j'aime tout autant les "petits vins" à 50 F ; ma femme favorite m'a emmené en vacances au bord de la mer alors que je rêvais de montagne depuis deux ans ; de plus, nous allons régulièrement au restaurant de poissons les soirs où je salive d'avance à l'idée d'une bonne grosse viande rouge ; mon principal client a réussi à me faire travailler plus de dix jours sans que j'éprouve le besoin de le facturer ; un inconnu m'a abordé à la terrasse d'un bistrot en m'expliquant en quoi sa situation nécessitait un geste de ma part, il m'a donné son adresse (fausse) pour me montrer qu'il avait confiance en moi sans doute, quand je lui ai donné un billet de 100 F ; une jolie petite brune exotique a réussi à visiter tout Paris sous ma conduite pendant une semaine, en échange de quelques dîners aux chandelles que je lui ai offerts, en guise de pourboire... Mais il ne faut pas croire que, comme le dit de lui-même Robert Cialdini dans la préface de son livre : Influence et manipulation, je suis le parfait gogo. Non, je ne suis pas très fier de m'être si souvent fait gruger, mais je n'en suis pas non plus honteux. Je pense être sur ce plan dans la moyenne de niaiserie de mes contemporains. Bon, d'accord, je suis manipulé. Mais, peut-être aussi faut-il que je comptabilise toutes les petites et grandes manipulations que j’ai tentées auprès de mes amis, en utilisant les mêmes procédés qu’eux. Une chose est sûre. Si l'on posait à toutes les personnes qui m'ont manipulé cette année la question simple en apparence : " Etes-vous un manipulateur ? ", le choeur effarouché des vertueux répondrait : " Sûrement pas ! ". Premier constat : tout le monde (ou presque) manipule tout le temps (ou presque). Deuxième constat : tout le monde (ou presque) dit que " manipuler, c’est pas bien ". Troisième constat : les deux premiers constats sont en désaccord, le premier décrit ce qui se passe réellement, alors que le second nous parle de l’opinion qu’il convient d’avoir sur ce qui se passe. A partir de là, deux voies d’action s’offrent à nous. La voie la plus fréquentée par nos contemporains : s’accommoder du désaccord entre ce qui devrait être et ce qui est. C’est adopter là une position inconfortable qui nous oblige à prévoir des "écluses mentales" servant à vider le trop plein d’écarts entre ce que l’on fait et ce que l’on aurait dû faire. Quelques exemples "d'écluses mentales ?" La confession dans la religion chrétienne, l’aveu dans notre vie quotidienne (" Je sais, c’est pas bien ce que je fais... mais... ") ou l’auto-critique publique dans certaines sociétés dites autoritaires. Il est possible aussi, ne désirant pas remettre en cause le comportement - au demeurant bien confortable -, pour se mettre en règle avec soi-même de changer les mots qui le désignent. On ne dit plus "manipulation", mais "séduction", "attirance", "argumentation", "art de convaincre"... Il est une autre technique consistant à ne jamais prononcer le mot pour laisser croire que la chose n'existe pas ; c'est probablement la solution adoptée par le petit Robert, qui n’évoque pas la "manipulation" dans le sens "manipulation des individus". Il est encore un autre procédé fort courant consistant à faire croire, - et peut-être finir par croire soi-même - que la manipulation " ça n’arrive qu'aux autres ". - " Moi, Monsieur je cherche seulement à convaincre, à séduire, mais vous, vous manipulez ! " La deuxième voie devant ces constats contradictoires est de négliger la contradiction elle-même, et de ne tenir compte que de ce qui se fait réellement. Il ne nous reste plus alors qu’une solution : apprendre les techniques de la manipulation. Cela nous donnera une force nouvelle contre ceux qui nous manipulent tous les jours : on saura reconnaître leur approche, on entendra venir de loin leurs lourds sabots ou leurs bottines légères, et l’on aura le temps soit de se garer, soit d’élaborer une stratégie de combat. Un des chemins pour rendre nos contemporains un peu plus "intelligents" et "libres" de choisir leurs croyances, c’est, peut-être, de leur apprendre à mieux manipuler eux-mêmes. Notre thèse et notre objectif sont simples : il ne s’agit pas de lutter contre la manipulation (d’autres s’en chargent avec une redoutable inefficacité), mais de la divulguer au plus grand nombre. Etant évident pour nous que la plupart des gens manipulent déjà, mais ou bien sans le savoir toujours eux-mêmes, ou bien de façon malhabile. Non seulement on manipule toujours, mais il est impossible de ne pas manipuler. (AM 78, p. 43) Toute personne en relation avec d'autres a besoin que celles-ci aient des comportement favorables vis-à-vis de lui, et toute personne un tant soit peu intelligente s'aperçoit vite que la meilleure façon d'obtenir une faveur d'autrui n’est pas toujours de la lui demander, même gentiment. Alors, que lui reste-t-il comme solution ? La contrainte ? Pas très joli. L'argumentation ? Pas toujours efficace comme nous le verrons plus loin. Bref, il ne reste plus que des approches en biais : "par derrière", "de côté", "par en dessous"... C'est ainsi que la plupart de nos contemporains passe son temps à faire tous les jours ce qu'elle dit condamner. D'où l'obligation d'hypocrisie. Et en matière d'hypocrisie nous sommes passés experts, nous sommes plein de ressources. On dira : " Oui, j'ai été obligé de manipuler mais... " " c'est pour le bien de l'autre ", ou " c'était plus fort que moi ", ou encore " c'était un cas de vie ou de mort ", ou " de légitime défense " ou encore : " c'est lui qui a commencé ", ou encore " de toute façon, je ne recommencerai pas "... En fait, il existe deux sortes de manipulateurs, selon qu'ils acceptent ou non de voir le mot associé à certaines de leurs actions, les manipulateurs honteux et les manipulateurs heureux. Le manipulateur honteux est un hypocrite qui change l'étiquette du produit qu'il vend ; le manipulateur heureux est content d’exercer ses talents. La différence est considérable. Le manipulateur honteux ne sait manier que des concepts abstraits ; le manipulateur heureux manie des processus à son profit et au profit de ceux qu'il aime. Les manipulateurs heureux sont minoritaires et c’est pour cette minorité-là que ce livre est écrit. Peu nombreux sont les auteurs, philosophes, enseignants ou hommes ordinaires qui se sont penchés sur la manipulation de façon scientifique, comme un ensemble de procédés courants ; peu nombreux sont les auteurs qui ont étudié la manipulation sans porter d'anathème au nom de la morale. Citons-en quelques-uns, car entre minoritaires il faut s'entraider. Joule et Beauvois, par exemple, deux universitaires français, ont écrit le : Petit traité de manipulation à l'usage des honnêtes gens. Que disent-ils en conclusion ? Soyons clairs, tout le monde : vous, moi, chacun des auditeurs qui nous écoutent, tous, nous sommes des manipulateurs en puissance. Qui d'entre nous n'a jamais essayé d'obtenir quelque chose d'autrui, disons par des moyens indirects ? (p. 218) Plus radical, Antoine Malarewicz dans Guide du voyageur perdu dans le dédale des relations humaines, assimile manipulation et influence et montre, en bon disciple de l'Ecole de Palo Alto (lui aussi), en quoi le fait même d'être face à l'autre, simplement présent, ne peut que l'influencer. Toute communication correspond à une forme de manipulation car aucune information n'existe en tant que telle... Il n'existe pas de communication qui puisse prétendre à la neutralité. On ne peut éviter de chercher à persuader l'autre d'adopter, en tout ou partie, sa propre vision de tel ou tel fait... Il importe d'abandonner la vision naïve qui consiste à affirmer que communiquer ne relève pas de ces techniques (de manipulation) et qu'il suffit de montrer sa bonne volonté pour s'entendre. Ces techniques sont basées, tout au contraire, sur des compétences qui s'acquièrent et se développent. (Antoine Malarewicz, Guide du voyageur perdu..., p. 17) Nous avons bien lu : être sincère n'est pas la meilleure solution pour communiquer avec efficacité. La manipulation peut s'étudier à partir du point de vue de l’objectif qu’elle poursuit. L'objectif d'une série de manipulations peut très bien être honorable pour celui qui la pratique, quand par exemple elle a lieu dans l'intérêt de l'autre. Ainsi, la thérapie dite "stratégique" de l'Ecole de Palo Alto est-elle éminemment manipulatrice, dans l'intérêt du patient. D'expérience, nous nous attendons à être accusés de "manipulation" et "d’insincérité" pour notre façon, tant pratique que conceptuelle d'aborder les problèmes humains. La "sincérité" est devenue depuis peu un slogan qui n'est pas dépourvu d'hypocrisie et qu'on associe confusément à l'idée qu'il existe une vue "juste" du monde - en général sa propre vue. Cette notion de sincérité semble aussi laisser entendre que la "manipulation" est non seulement répréhensible, mais évitable. Malheureusement, personne n'a jamais pu expliquer comment s'y prendre pour l'éviter... L'analyste qui reste silencieusement assis derrière son patient allongé, ou le thérapeute "non-directif", qui "ne fait que" répéter les paroles de son patient, exercent une influence colossale du seul fait de cette attitude, d'autant plus qu'on la définit comme n'exerçant "aucune influence". Le problème n'est donc pas d'éviter l’influence et la manipulation, mais de les comprendre mieux et de les utiliser dans l'intérêt du patient. (Paul Watzlawick, Changements, paradoxes et psychothérapie, p. 14) Ou encore, dans un des derniers livres de Watzlawick, écrit en collaboration avec Giorgio Nardone, un thérapeute italien pratiquant les thérapies stratégiques : S'il est nécessaire d'user de stratégies "manipulatoires" ou de la "confusion bénéfique" comme cela se produit pour beaucoup des cas décrits dans ce livre, nous persistons à dire que de telles tactiques sont totalement justifiées et absolument éthiques dans la mesure où le but est d'aider les patients à résoudre leur problème le plus rapidement possible. (L’art du changement, p. 193) La manipulation n'est pas évitable, sauf si l'on désire adopter des comportements suicidaires. La manipulation est un ensemble de techniques permettant d'arriver à ses fins : elle n'est ni morale, ni immorale ; seules les fins que l'on poursuit peuvent l'être. Depuis quand accuse-t-on le couteau d'être immoral : même si c’est avec lui que j’ai pu tuer ma femme, c’est aussi grâce à lui que je découpe ma viande tous les jours. Si bien, que : ...sauf à être perçue comme telle, la manipulation satisfait tout le monde (Petit traité..., p. 12) Et puis, faut-il se préoccuper plus longtemps des critiques contre la manipulation qui ne sont pas toujours elles-mêmes dépourvues de désirs manipulateurs. Faudra-t-il jusqu’à la fin des temps laisser le pouvoir et le droit exclusif de parole aux hypocrites, qui prétendent nous apprendre le " parler correct " ? Laissons le mot de la fin, encore une fois à notre maître Paul Watzlawick : Les accusations de manipulation ne proviennent pas souvent des psychiatres professionnels. Elles sont émises par des idéalistes qui, les yeux pleins d'étoiles pensent que le but ultime est la sincérité totale ou l'ouverture totale. Si vous voulez que votre communication soit totale, elle deviendra au mieux totalitaire. (Paul Watzlawick) Car s'il est vrai que : Nous sommes toujours avant tout, ce que les autres pensent de nous. (AM 78, p. 81) alors nous serons toujours manipulés. II. Vers une nouvelle axiomatique On parle beaucoup en ce moment des philosophies orientales, en les opposant de façon dualiste aux philosophies occidentales. Selon nous, il s'agit moins de deux types opposés de pensées, que de pensées issues de sources et de prémisses différentes. Les philosophies orientales - nom sous lequel on regroupe en vrac l'hindouisme, le Tao et le Zen - sont basées sur l'importance de la notion d'ici et maintenant", sur l'idée que tout est en perpétuel mouvement et que toute définition arrête le processus qu'elle prétend définir. Telle qu’on vient de la définir, il n'existe aucun pays, aucun groupe, aucun endroit qui pratique véritablement les préceptes de la philosophie orientale. On peut le déplorer. Cependant, au Japon comme en Chine, on a l’impression que les gens raisonnent différemment, car ils ont la possibilité d'avoir une logique non aristotélicienne. Pour eux deux choses peuvent être à la fois semblables et différentes. Or, tout raisonnement non aristotélicien - donc non dualiste - produira nécessairement un corpus de croyances, une philosophie plus vaste que celui-ci. C’est exactement ce que nous dit Michel Random (dans Le Japon, stratégie de l'invisible), quand il nous dit que la supériorité des Orientaux est de pouvoir adopter et comprendre à volonté, tantôt leur propre façon de voir, tantôt la nôtre. Alors que pour nous ces peuples restent un mystère non élucidé ; il suffit pour s’en convaincre de lire le tissu d’âneries que produisent les américains quand ils essayent d’expliquer le Japon ou la Chine à leurs contemporains. Nous ne pouvons être en même temps à l’intérieur et à l’extérieur de notre propre façon de voir le monde. Et pourtant, ceux qui sont dehors, ceux qui adoptent une vision plus large du monde sont en train de nous gagner sur tous les terrains. C'est pourquoi nous pensons qu’il est temps, s’il n’est pas déjà trop tard, que nos hommes d'affaires, nos journalistes, nos enseignants, tous les hommes de communication en général, se réveillent en adoptant une nouvelle axiomatique, de nouvelles prémisses moins étroites et radicalement différentes qui seront les futurs outils pour la construction d’un monde différent. Nous ne croyons pas à un monde nouveau, qui ne serait pas nouveau, d’abord, dans les esprits, c’est-à-dire dans les modes de pensées même de chaque individu. Quelle sera cette nouvelle axiomatique ? Le chapitre qui suit nous en donne une idée, nullement exhaustive. 1. Les trois axiomes de la CD La Communication Directive prétend traiter la pensée classique comme les mathématiques modernes ont traité la géométrie euclidienne. Il n'est pas de progrès sans remise en cause de l'évident ; et la seule évidence qu'on ne peut contester est qu'il n'est rien d'évident. (AM 78, p. 21) Toute culture repose sur des axiomes de pensée devenus inconscients, sortes de "vérités premières" qui n’ont pas besoin d’être démontrées, car elles paraissent à toutes comme évidentes. Sauf aux adeptes de la CD. Si l'on veut définir la CD en termes d'axiomes, notre première tentation serait d'affirmer qu'un seul axiome suffirait. Premier axiome : " Tout ce qui ne peut se décrire en termes concrets de processus n'existe pas. " Les implications pratiques de cet axiome seront largement développées tout au long du prochain chapitre. Cette proposition contient en fait trois affirmations : toute communication est d'abord une description, un événement concret et un processus. Deuxième axiome : " Toute relation interindividuelle, toute séquence de communication peut s’analyser en termes de rapport de forces. " Pour nous, tout individu se considère comme le centre du monde, et tend, soit vers un développement maximum de son "espace vital", même au détriment de ses partenaires, soit vers l'équilibre du système qu'il forme avec ses relations les plus fréquentes. C'est l'axiome que nous avons appelé en 1978 celui de "l'égoïsme obligatoire". Quand nous disons que chacun d'entre nous se considère comme le centre du monde, nous voulons dire que, sur un plan "géo-psychologique", il nous est impossible de voir les autres, notre environnement et le vaste monde, autrement que situé "autour de nous". Peut-être que les Orientaux dont on nous dit qu'ils ne connaissent ni le concept ni le mot "individualisme" voient les choses autrement ; certainement même que les maîtres zen arrivent à ne plus se voir ainsi, voire même à ne plus se voir du tout en tant qu'individus. Mais en ce qui concerne nos compatriotes, modestes Européens que nous sommes, notre conception du monde restera individualiste et égocentrique pendant longtemps encore. Pour mieux faire comprendre ce deuxième axiome, il est nécessaire de montrer, par un schéma simple, la vision de la C D des relations humaines. Dans les philosophies qui nous sont connues, on oppose moi et les autres ; la C D distingue trois types de niveaux concentriques : moi, mon monde et le monde.
Le moi n'est que l'autre de l'autre dit Jacques Brosse dans Satori : dix ans d'expérience avec un maître zen. Le système composé de cet ensemble de relations s'appelle mon monde, c'est ma réalité la plus proche, la plus palpable. Au dehors de cette cellule, en quelque sorte, il y a le monde, composé de l’ensemble des gens qui m'indiffèrent et à qui je demande essentiellement de ne pas trop m'importuner. Tout ce que je vois, tout ce que je sens, pénètre dans mon monde. C'est pourquoi une phrase évoquant le monde extérieur telle que "10000 morts au Cambodge " me laisse en général indifférent , alors que la vision à la télé d'une seule torture peut me paraître insupportable : le fait de la voir fait qu’elle est entre dans "mon monde". L'axiome 2 de la C D dit que le but de tout système, et donc aussi de celui que j'ai appelé mon monde est d'occuper la plus grande place possible dans le monde tout en obtenant l'état d'équilibre le plus parfait possible. Pour la mère de famille pour qui le monde se résumera au mari, aux enfants et à quelques voisins et amis, son monde "visera" à garder le meilleur équilibre au sein de ces quelques relations : un mari aimant, des enfants sages et en bonne santé, des promenades agréables avec les amis, de bons repas... Pour un homme d'affaires dont le monde se composera de plusieurs centaines de relations, le but sera peut-être d'agrandir quantitativement le nombre de ses relations, au détriment même d'autres personnes et d'autres systèmes... Ce double objectif : quantitatif (agrandissement) et qualitatif (équilibre) est difficile à maintenir en permanence. Tout système possède des perturbations : décès, maladies, départs et arrivées, faillites... Ce que dit notre axiome c'est que, en cas de conflits d'intérêts entre deux systèmes en relation, chacun d'entre eux tentera d'éliminer l'autre. Ceci est la norme. Je suis en concurrence pour obtenir un marché, une place dans le train, ou une femme, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour éliminer mes concurrents. A moins d'être suicidaire. Ceci est la norme. Tous les moyens sont bons pour arriver à mes fins. Bien sûr, je privilégierai d'abord les moyens dits légaux : je demanderai dans ma grande naïveté à l'autre de s'effacer et de me laisser la place. Si ça ne marche j’essaierai de le convaincre que j'ai plus de droits que lui dans cette affaire, ou que ce n'est pas un truc pour lui. Et si ça ne marche toujours pas, il ne me reste plus que deux solutions : l'élimination par la force ou par la manipulation. C’est ainsi que cela se passe à tous les instants, dans toutes les sociétés, et dans tous les domaines ; et toutes les balivernes du genre : " Aimer son prochain plus que soi-même " sont à ranger dans le placard aux vieux balais. Les faits se contentent d'être ; ils ne contiennent aucune morale. Mêmes les faits humains. Un système qui ne respecterait pas l'axiome du rapport de forces, ne tarderait pas à tomber malade (ou en panne, selon sa nature), à dépérir et à mourir. C'est ainsi que nous en arrivons à affirmer que la guerre est la norme entre individus comme entre sociétés, car l'autre, à partir du moment où il s'approche de trop près, est d'abord "ressenti" comme un ennemi. Gare à lui s'il me fait de l'ombre ! C'est pourquoi nous avons fait nôtres les formules des Orientaux quand ils nous expliquent que pour changer le monde, il faut changer d'abord notre façon de voir la vie, et notre façon de la vivre. L'homme nouveau, au contraire de ce que disait Marx, ne viendra pas d'une société nouvelle, mais la société nouvelle sera créée - ou pas - par des hommes nouveaux. Encore une fois, c'est Mao - donc la philosophie chinoise - qui nous a montré la voie. Troisième axiome : La voie des "Comment" est plus efficace que celle des "Pourquoi". Dans la plupart des cas de communication, il vaut mieux chercher à décrire qu’à expliquer. La réalité, telle que chacun la perçoit, est un ensemble complexe et vivant en perpétuelle évolution ; nous ne pourrons jamais arriver ni à la décrire ni à l’expliquer entièrement . Toute progression dans la compréhension de ce vaste système est en même temps une réponse à une question du type : " comment ça marche ? " La voie des "Pourquoi" est trop souvent une impasse. Cet axiome découle en partie du premier axiome. En effet, le monde abstrait est le monde des "Pourquoi" ; il nous propose en permanence des "principes explicatifs". Ces principes ne sont la plupart du temps que les versions modernes du "principe dormitif" de Molière. Nous pensons que si nous expliquons que cet homme m'a giflé (alors que je ne faisais que regarder sa femme), parce qu’il possède un taux élevé d'agressivité, alors nous n'expliquons rien, car l’explication dans ce cas n’est qu’une copie abstraite de l’observation. Le monde des concepts abstraits nous présente un ensemble d’explications illusoires. Une maladie que je ne peux guérir, je lui donne d'abord un nom et je disserte à partir de ce nom ; et j'ai l'illusion de commencer à la comprendre, donc à la guérir. Beaucoup de concepts abstraits que nous dénonçons dans nos textes, sont des "principes explicatifs". En résumé et de façon plus incisive, voici les trois
axiomes de base de la CD : Tous nos travaux, tous nos textes, toutes nos actions ne sont et ne seront que la stricte application de ces trois axiomes. Mais comme nous ne tarderons pas à le constater dans la suite de ce petit livre, ces trois axiomes, qui, en se développant engendreront une foule de théorèmes applicatifs, suffiront à remettre en question la quasi-totalité des croyances de notre culture, donc la quasi-totalité des lois et principes qui nous gouvernent. Ils préparent l’avènement d'une culture différente, plus concrète et plus forte que celle dans laquelle nous vivons, une culture qui, enfin, serait le pont et la synthèse entre l'Orient et l'Occident. 2. Théorèmes et corollaires Appliquer les trois axiomes de la CD à notre vie quotidienne, tant personnelle que professionnelle, demande une longue pratique. Pour aider les débutants, encore empreints d'idéologie judéo-chrétienne, les yeux encore pleins d'idéalisme, et l'esprit encore envahi par le désir de tout expliquer, nous avons forgé trois principes de bases, chacun correspondant à l'un des axiomes. Ces principes peuvent s'appliquer partout et en toutes
circonstances. Les voici : Nous évoquerons rapidement les effets de chacun de ces principes ; ils appartiennent aux exercices que nous faisons faire à nos élèves. Ils sont des outils, des béquilles pour aider la marche des débutants. Le principe de non-généralisation se trouve développé dans les textes de la Sémantique Générale. Pour faire prendre conscience à l'élève en CD, qu’on ne peut pas dire : " Tous les corbeaux sont noirs ", uniquement parce qu'on n'en n'a jamais vu de blanc, nous lui rappelons qu'il est bon de prendre des précautions oratoires, même dans un monologue devant la glace. On ne dit pas " les femmes sont des êtres sensibles ", mais " Betty, ma femme, pour autant que je sache, d'après ce que j'ai vu d'elle, quand elle rougit chaque fois que je lui dis qu'elle est belle, montre par là ce que, moi, dans ma propre définition des choses, etc, etc., j'appelle sensibilite ". Cela me laisse la possibilité de regarder demain ma femme Betty comme un être unique et nouveau pour moi, et de remarquer peut-être en quoi elle peut aussi se montrer "insensible" (pour autant que je sache...). Cela me permettra aussi de considérer avec attention ma maîtresse Gaby, et de remarquer, non plus les ressemblances (" toutes les mêmes "), mais les différences. On voit que les phrases généralisantes du type : " Ah, les femmes ! " ne sont pas autorisées chez l'adepte de la CD. Même si ça fait du bien de les dire sur le moment,. Nous croyons cette façon de penser la vie et les êtres qui nous entourent préférable à l'autre, car elle permet de voir les différences ; nous considérons toute chose comme unique dans l’espace et dans le temps. Notre vision est donc beaucoup plus riche que celle de la philosophie ambiante pour laquelle les choses se ressemblent, " L'histoire est un éternel recommencement ", " Les femmes sont toutes les mêmes ", " Les bretons sont têtus " et " Les patrons des exploiteurs "... Le deuxième principe fait la chasse chez le débutant à toutes les phrases, opinions et attitudes montrant la croyance en des "lendemains meilleurs" issus d'un progrès moral des personnes et des sociétés. Nous faisons la chasse aux utopies sous toutes leurs formes. Pour cela, nous habituons l'adepte de la CD à l'idée que " la guerre est la norme " et la paix un repos nécessaire entre deux guerres. Grâce à des exercices précis et concrets, ses croyances évoluent rapidement. Quant au troisième principe, il nous demande de faire la chasse à notre besoin permanent de tout expliquer, car toute explication possède en soi un double inconvénient : le premier est que, croyant avoir trouvé une solution on cesse de chercher, et la deuxième est qu’une explication nous fournira rarement les clés permettant d’ouvrir les portes. Chaque fois qu’un de nos élèves se demande : " Mais pourquoi donc n’ai-je pas réussi mon exercice ? ", nous lui répondons : " Décris-nous concrètement comment tu as procédé ". Le troisième principe fait la chasse à tous les problèmes formulés en termes de pourquoi. " Pourquoi tu ne m'aimes plus " est une question stérile ; " Comment faire en sorte pour que tu m'aimes à nouveau ?", est peut-être un problème difficile à résoudre, mais posé ainsi, il m'incite à chercher un éventuel chemin. Les problèmes du "comment" se posent à partir des objectifs et vont du présent vers l’avenir alors que les "pourquoi", au mieux, ne font qu’éclairer le passé... Nos exercices permettent à nos élèves de "réécrire" tous leurs problèmes en termes de "comment". Est-il utile de dire qu'au passage la moitié de ces soi disants problèmes se trouvent instantanément résolus ? III. Une remise en question fondamentale Nous croyons naïvement que la réalité est la façon dont nous voyons les choses, quiconque les voit autrement devant par nécessité être méchant ou fou. (Paul Watzlawick, La réalité de la réalité, p. 138) Pour nous, suivant en cela les préceptes des philosophies orientales, et des écoles plus récentes telles que l'Ecole de Palo Alto, nous pensons qu'en l'absence de certitudes concernant la Vérité (avec un grand V), tout, absolument tout peut et doit être remis en question. Il est en effet souvent fructueux d'aller "à contre-courant", en évitant le "mauvais goût d'être de l'avis du plus grand nombre", comme le disait Nietzsche. Toute créativité commence par une formule simple : tout le monde dit qu’il en est ainsi, mais ça ne prouve en rien qu’il ne puisse en être autrement. Nous verrons dans la suite de ce livre qu'il existe une différence énorme entre contester une croyance dominante, et contester une prémisse. Or les prémisses sont les ancêtres des autres pensées, contester une prémisse, c’est en même temps contester toute la tribu, et sa nombreuse descendance. Toutes les certitudes s’écroulent. Et puis cela peut être dangereux pour le contestataire, car aussitôt la majorité - celle qui s’autorise à ne pas penser - vient vous prendre par la peau du cou et vous enfermer en prison ou en asile selon le verdict : méchant ou fou. Notre axiomatique va exactement à l’encontre des trois prémisses de notre culture : premièrement, la réalité objective existe, deuxièmement, l’homme est un être moral et troisièmement un être doué de raison. Et comme toutes nos croyances sont issues d'au moins une de ces prémisses, il n’y aura pratiquement aucune opinion, parmi celles que l’on dit majoritairement partagées, qui ne tombera sous le couperet de notre analyse. 1. Première prémisse : la Réalité objective existe. "La réalité est affaire de foi". (Gregory BATESON) Là où un intellectuel occidental part d'hypothèses abstraites, un intellectuel chinois part de la réalité. (Zhao Fusan, dans G. Sorman, Les vrais penseurs de notre temps) De toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu'il n'existe qu'une seule réalité.(Paul Watzlawick) Chacun de nous a la naïveté de croire que la réalité, non seulement existe mais qu’elle est évidente et facile à décrire, c'est en gros celle que je crois voir, celle à laquelle je crois. La difficulté, c'est de nous rendre compte du manque de fondement de nos croyances (Ludwig Wittgenstein, De la certitude, 166) Nous vivons tous les jours entourés d'une multitude de croyances, certaines personnelles - peu nombreuses -, la plupart partagées par la majorité de nos contemporains. Nous y sommes tant habitués que nous oublions qu'il s'agit seulement de croyances et nous en avons fait des vérités absolues. Nous croyons que le pain fait grossir, que le piment donne des ulcères d'estomac quand ce n'est pas le stress, que les médicaments guérissent, que les Japonais sont travailleurs, que les enfants disent la vérité et que les grand-mères radotent, que le travail c'est la santé et l'oisiveté la mère des vices, qu'il y a une vie après la mort comme après le repas, que la famille est importante, et que les enfants sont la joie d'un foyer, que l'argent ne fait pas le bonheur mais qu'en manquer fait quand même le malheur, que c'est le geste qui compte ou bien l'intention selon les cas, que la quantité s'oppose à la qualité, que les violeurs doivent être punis, et que ma soeur n'est pas une salope, que la fidélité est préférable à l'éparpillement, qu'il faut ménager sa monture si on veut aller loin, qu'il faut réfléchir avant d'agir, et peser le pour et le contre, qu'on ne peut pas être et avoir été, que les mêmes causes donnent les mêmes effets, que l'esprit agit sur le corps et vice versa, que la maladie doit se soigner, que la santé mentale existe, qu'il faut toujours faire appel à un spécialiste pour mieux guérir, que l'inconscient existe et qu'il nous empoisonne toute la vie, que le physique s'oppose au psychique, comme l'inné à l'acquis, la droite à la gauche et la vérité au mensonge, que les hommes politiques sont tous pourris, ainsi que les patrons et tous ceux que je déteste et que j'envie, que le naturel revient au galop et que ce n'est pas maintenant que l'on va changer, que tout ce qui brille n'est pas d'or et qu'après la pluie vient le beau temps, qu'il suffit d'insister pour réussir, et que le bon vin c'est celui qui a l'étiquette la plus prestigieuse ou celui qui coûte le plus cher, qu'une femme mariée c'est bien, qu'une prostituée c'est mal, qu'on ne peut pas vivre sans amour, ni sans portefeuille, qu'il ne faut pas conduire en état d'ivresse, et que les professeurs sont là pour éduquer nos enfants, que les philosophes sont là pour penser, les psychologues pour nous sonder et les alcooliques pour nous faire honte, que l'histoire est un éternel recommencement, et ma belle-mère une éternelle emmerdeuse, que " si je n’étais pas là que feraient-ils sans moi ? ", que les top-models ont des faux seins, que mon patron est un salaud, que réussir c'est bien à condition de ne pas vendre sa mère pour cela, que la vie a un sens, que le progrès va nous rendre heureux, et que nous sommes en démocratie, qu'il faut voter pour être un bon citoyen, que le racisme c'est pas beau, que nous sommes tous égaux malgré les apparences, et que notre liberté s'arrête là où commencent celle des voisins, que la sincérité est une grande vertu, que le silence est d'or comme tout ce qui ne brille pas, que notre civilisation est admirable et qu'on a besoin de gouvernants, que l'ordinateur est une grande invention, comme la voiture, la bombe atomique (mais ça c'est pas bien) et le rasoir électrique, qu'il faut avoir des diplômes qu'on appelle parfois des bagages, et que les connaissances sont importantes pour réussir, que l'on a toujours soit tort, soit raison, mais qu'il vaut mieux avoir raison que tort, que tout ce qui n'est pas blanc est noir, tout ce qui n'est pas honnête est malhonnête, tout ce qui n'est pas de ce côté de la rue se trouve de l'autre côté, que la paix vaut mieux que la guerre, que les lois sont indispensables et qu'elles doivent être respectées, que la réalité existe et que c'est ce que je vois tous les jours, et surtout que manipuler c'est pas bien, c'est pas beau, c'est pas juste, na ! Bien sûr, on pourrait ainsi continuer assez longtemps pour écrire un livre entier composé des croyances les plus ordinaires de nos concitoyens. Ce livre des croyances - qui reste d’ailleurs à écrire - ferait peut-être apparaître quelques milliers de croyances courantes. Il suffit d'écouter les conversations dans la rue ou au restaurant pour en engranger quelques centaines en une seule soirée. Beaucoup de ces croyances et opinions sont partagées par la plupart des gens. Mais là n'est pas pour l'instant la question. La question est plutôt de savoir d'où nous viennent ces croyances. Et de se poser la question de la nature de nos croyances. Nous nous risquerons à une comparaison avec le monde de l'informatique. Tout le monde sait - ou est censé savoir - que les ordinateurs ne fonctionneraient pas s'il n'y avait les logiciels. Ce que l'on sait moins c'est que les logiciels se recouvrent l'un l'autre comme plusieurs couches de pulls quand on va au ski et que l'on est frileux. Il y a tout d'abord le système d'exploitation (par exemple le Dos dans le système des PC), celui qui parle à la machine, cette quincaillerie immonde pleine de puces, puis le Windows qui parle au Dos et qui a besoin de lui (ce n'est plus vrai depuis l'arrivée de Windows 95, mais ça fait rien, l'analogie me plaît quand même), et enfin tous les autres logiciels qui viennent comme une troisième couche et qui sont les logiciels de traitements de texte, les tableurs... Ces logiciels peuvent être innombrables ; ils sont tous dépendants du Dos. De même, nos croyances, aussi nombreuses soient-elles, restent dépendantes d'un petit nombre d'axiomes dont elles ne sont que les dérivées. Nous appellerons ces axiomes les prémisses. Les prémisses sont plus ou moins inconscientes et les croyances, les opinions qui sont les nôtres sont plus ou moins proches des prémisses. Il est d’ailleurs facile de repérer les croyances proches des prémisses ; ce sont celles pour lesquelles l'on dit : " C'est évident, vous n'allez tout de même pas remettre cela en question ". Par exemple, dans la liste hétéroclite de croyances ci-dessus les opinions et croyances sur les enfants, les violeurs, la nécessité de traiter les maladies, ou d'avoir des gouvernants, le dualisme physique - psychique... sont des croyances très proches des prémisses, qui font dire à nos contemporains devant un "sale individu" qui ose remettre en question ces "évidences", soit qu'il est fou, soit qu'il est dangereux comme nous l’a dit Watzlawick tout à l’heure. Si je veux décrire cette réalité, je dispose d'un fabuleux outil : le langage. Ainsi je peux parler de tout ou presque : de mon jardin et des rosiers qui y fleurissent, mais aussi de la démocratie, du bonheur, de Dieu et des jolies filles...Tout cela existe, bien évidemment, puisque je peux en parler, puisqu'il existe des mots pour le désigner. La croyance selon laquelle tout ce dont on peut parler, tout ce qui a un nom, ne peut qu’exister concrètement, est assez dangereuse entre les mains d’usurpateurs : car il est toujours possible de créer des mots nouveaux pour désigner des " choses " nouvelles. Nos dirigeants ne s’en privent pas. Parmi les abstractions pratiques figurent des mots tels que : "la vie", "la société", "les gens". Ce sont des termes (qu’il faudra plus tard étudier avec soin) que l’on retrouve au centre de tous les grands principes explicatifs. " C’est la vie ", " Ce n’est pas de ma faute, c’est la société qui m’a corrompu ", " Les gens sont égoïstes " ; toutes ces phrases appartiennent à notre stock habituel de pensées "toutes faites" ; elles ont en commun l’idée que JE n’y suis pour rien. Et pourtant ce JE, quelle importance a-t-il dans notre vie ! En effet, une des croyances les plus pernicieuses que nous partageons (presque) tous, est la croyance en notre Moi (depuis Freud, on a pris l’habitude, toute germanique, de mettre des majuscules à certains mots communs, pour les rendre plus "propres" sans doute). Il est banal de souligner le nombre impressionnant de phrases prononcées tous les jours et par chacun de nous qui contiennent, soit " je " soit " moi ", soit mieux encore le fameux " moi, je ". On peut même aller jusqu’à dire que toutes les phrases parlent de " moi ". Même quand je décris ce qui se passe dans la rue, finalement je ne parle que de ce que je vois. Il s’agit de ma vision subjective que je confonds avec le monde objectif. Pour la CD, le moi ne peut se définir autrement que par un ensemble toujours provisoire de relations avec autrui, "ici et maintenant". Et pourtant, dans la vie de tous les jours, on se complaît à vêtir ce Moi de toute une garde-robe flamboyante de caractéristiques permanentes. Quand on dit : " J‘ai traversé la rue et j’ai fait tomber la petite vieille qui ne marchait pas assez vite pour mon goût ", nous restons au niveau du concret et du descriptif. Mais quand on dit : " Mon MOI possède une forte personnalité, un peu agressif et emporté... ", alors on tombe dans le défaut commun de généralisation abusive. Ce qui est contraire au premier axiome de la CD. Dans la première phrase on décrit, dans la seconde on explique. Selon la CD et son axiome fondamental, un homme en soi, cela n'existe pas. Il n'y a aucune définition scientifique possible de monsieur Durand. On peut décrire monsieur Durand dans certaines de ses actions, ce qu'il fait, ce qu'il dit et ce qu'il pense, mais ce sera une illusion de croire que l'on décrit en même temps un certain monsieur Durand intrinsèque et permanent. L'individu, en tant que système, n'existe que dans la mesure où il fonctionne ; c'est-à-dire dans la mesure où il entre en interaction avec d'autres individus et d'autres systèmes. (AM 78, p. 37) On peut décrire monsieur Durand, ce qu'il fait, ce qu'il a fait, et ce qu'il pense faire, on peut le montrer en action, on peut avec beaucoup de patience dresser une carte complète de tout ses gestes, dires et pensées. Mais on ne pourra jamais le définir, ni l'expliquer. Pour nous, il n'y a rien à expliquer, ni à définir. Monsieur Durand est comme un long fleuve pas toujours tranquille et toute définition de cette personne ne sera au mieux qu'une photo momentanément ressemblante d'un certain quelque chose qui n'est qu'une illusion : ce que l'on voit de lui à un moment de sa vie et de la nôtre. Idée dérangeante, certes, pour ceux qui aiment la sécurité dans l'idée confortable que l'on peut construire une relation durable avec quelqu'un dont la "personnalité" est censée s'accorder avec la nôtre. Alors, puisque nous n'existons pas, jetons au panier tous les concepts tels que : la personnalité, le Moi, profond ou pas, le "naturel qui revient au galop" dès qu'on le chasse, l'inconscient...et les phrases du genre : " Quoi qu'il arrive, je reste moi-même ", " Etre hors de soi ", " Seul avec soi-même "... Je suis Moi, et entièrement Moi dans toutes mes actions ; car je ne vois pas ce que je pourrais être d'autre. (AM 78, p. 81) Et pourtant c'est le même homme qui un jour embrasse sa femme et le lendemain la tue, qui un jour donne son manteau à qui a froid et le lendemain laisse son voisin mourir de faim. Pourquoi vouloir à tout prix que l'un soit le vrai et que l'autre soit "hors de lui" ? On est soi-même tout entier, et dans chaque action. (AM 78, p. 119) Au moment où nous écrivons ce chapitre, dans les derniers jours d'octobre 1995, un fait divers attire notre attention. Un homme, se promenant sur le port de sa ville, vient de sauver deux jeunes filles norvégiennes en train de se noyer. Il n'a pas hésité une seconde à plonger dans l'eau froide pour les sauver de la noyade. Hors cet homme était en permission : il purge une peine de prison pour avoir tué sa femme. Question idiote : " qui est-il vraiment ? " Un criminel ou un héros ? Question abstraite, question sans réponse. Pourquoi s'étonne-t-on de voir les opinons changer avec l'évolution d'un individu, et ne s'étonne-t-on pas de voir les gens s'habiller différemment selon le temps et la saison ? (AM 78, p. 180) On ne peut décrire, on ne peut parler du monde tel qu'on le voit sans parler en même temps de nous-mêmes qui sommes dans ce monde. Autrement dit, toute description d'une quelconque réalité en apparence objective, n'est qu'une vision subjective, à partir de notre propre "point de vue" au sens presque géographique du terme. Si bien que, pour nous, et cela sera lourd de conséquences, parler de quelque chose, d'un objet, d'une personne ou d'une conception, c'est d'abord et avant tout parler de soi-même. Tu crois parler de moi mais tu ne sais pas que tu parles d'abord de toi, et que j'apprends à te connaître au travers de la description que tu fais de moi. 2. Deuxième prémisse : l'Homme est un être moral. Nous sommes en permanence en quête d’un monde meilleur, qu’il soit dans notre tête, dans notre intimité, ou dans nos vies sociales. Nous avons pris l’habitude de fréquenter des abstractions rassurantes, petits lutins familiers qui sont censés nous rassurer quant à la possibilité et à l’imminence d’un bien-être accru. Ces petits monstres familiers s’appellent : bonheur personnel, paix dans le monde, amour du prochain, fraternité entre les hommes, justice sociale, progrès et démocratie, etc, etc. Nous avons pris l’habitude de croire que nos actions quotidiennes tendaient vers la réalisation de ces ambitieux projets et qu’il fallait se méfier des méchants diables qui portent des noms contraires aux bons génies : injustice, malheur... Nos bons vieux dictionnaires sont pleins de ces mots censés parler des lendemains qui chantent et qui nous disent ce qu'il faut aimer et ce qu'il faut fuir. Reste un problème fondamental à résoudre si l’on s’entête à croire à toutes ces balivernes abstraites : comment se fait-il qu’après des millénaires de civilisation qui, par ailleurs, ont su nous démontrer à quel point elles étaient intelligentes, ces objectifs souhaitables n’ont jamais été atteints ? Sinon, parce que, par définition, ils étaient utopiques ! Et alors, dans ce cas, comment se fait-il que les mêmes civilisations, toujours aussi intelligentes, n’aient pas encore eu le courage ou l’honnêteté de nous dire simplement : " Abandonnez ces idées, ce ne sont que des chimères ! " Derrière ce genre de questions dangereuses se profile le masque noir d’une question plus inquiétante : " Qui a intérêt à ce que les peuples ne se posent jamais ce genre de question ? " Nous irons étudier plus tard tous ces points. Pour l’instant montrons comment la CD prend à bras le corps ce problème. L’axiome 2 dit clairement que " tout est rapport de forces ". Tout le problème des guerres, petites ou grandes, entre individus ou entre peuples, les scènes de ménages, les bagarres de bistrots, ou les génocides, peut être ramené à un problème de confrontation entre points de vue subjectifs divergents. Le début d'une guerre ce n'est pas quand on s'aperçoit que l'autre n'a pas le même point de vue que nous, mais quand on commence à penser "objectivement" que notre point de vue est meilleur que le sien. Ce qui signifie clairement que pour nous, quand une guerre est justifiée par une croyance, ou un principe moral, alors elle est encore plus dangereuse, elle est assurée d’une plus longue vie ; et en même temps, elle est encore plus bête, parce que soit disant justifiée par une chimère. C’est tout à fait stupide et primaire de se battre contre l’autre parce qu’il a une sale gueule, mais c’est encore plus grave de la faire si mes coups sont justifiés par une quelconque idéologie. L’enfer est certainement pavé de moralistes, de ces gens qui veulent à tout prix que les choses aillent mieux, alors qu’on ne leur demandait rien. La morale judéo-chrétienne nous demande de croire à un horizon qu’il serait bon d’atteindre, en oubliant que par définition l’horizon recule au fur et à mesure que l’on avance. En oubliant que par définition, chaque individu pense d’abord à lui, puis à ceux qu’il aime, et accessoirement aux autres, ceux qu’il ne connaît pas. Et pourtant la morale est partout, nous bloque presque toutes les issues, dans la vie privée comme dans la vie professionnelle, elle s’affuble d’étranges oripeaux et prend les noms de ses anges gardiens : dans la vie privée, bonheur, amour, fidélité ; dans la vie sociale, justice, paix, progrès, démocratie... Il faut croire que nous avons l’intelligence sélective et la mémoire courte, car malgré les échecs partout répétés de ces soi-disant "valeurs", nous continuons à y croire. Nous faisons, comme le dit Palo Alto : " toujours plus de la même chose ". Cela fait deux mille ans que Jésus nous a promis la paix entre les peuples, que dis-je la paix, l’amour même, et nous ne voyons toujours rien venir, ni à l’Est ni à l’Ouest. Dès que deux peuples se rabibochent à un bout de la planète, le temps de refaire le plein de vies humaines et d’armes, d’autres commencent à se chamailler à l’autre bout. Ça ne fait rien : insistons encore un peu, et l’amour entre les peuples finira par exister surtout si l’on crée des associations dont le nom prône l'angélique projet de la paix entre les peuples. Peu de gens, nous semble-t-il, voient le ridicule de ces croyances, le ridicule de ces projets pour la paix, l’amour, la fraternité (rayez les mentions inutiles), mais surtout contre le racisme, le sida, la drogue, les femmes battues (rayez encore, il en restera toujours quelque chose). Cependant, qu’il soit dit une fois pour toutes entre nous : nous ne sommes pas favorables aux hommes qui battent leurs femmes, même si elles sont étrangères, qu’elles ont le sida et qu’elles se droguent. Ce que nous disons ici c’est que le plus légitime des combats concrets peut être empoisonné au point d’être voué à l’échec, par une formulation abstraite de ses objectifs. On ne combat pas la drogue par la morale. Sans faire appel à aucune notion de bien ou de mal, nous montrerons comment, dans une séquence de communication entre deux ou plusieurs personnes, la guerre l’emportera sur la paix plus souvent que l’inverse. Ce contre quoi nous luttons, c’est le divorce intégral dans lequel nous vivons entre d’une part les idées généreuses qui ont justement l’inconvénient pour elles de n’être que des idées, et d’autre part les actions concrètes (souvent des mêmes personnes) qui sont en complet désaccord avec ces idées. D’un côté - presque - tout le monde obéit à l’axiome du rapport de forces et d’un autre côté, - presque - tout le monde est d’accord pour croire aux bienfaits d’une morale basée sur le bien, l’amour et la justice. C‘est ainsi que nous nous condamnons - définitivement ? - à l’hypocrisie permanente. La question insidieuse de la CD est la suivante : " à quoi nous sert une morale si c’est pour ne (presque) jamais la respecter ? " 3. Troisième prémisse : l'Homme est doué de raison Rares sont les personnes qui se contentent d’observer le monde ; nous voulons aussi le comprendre, l’expliquer. J’ai besoin de savoir pourquoi le monde, tel que je le vois, souvent par savants et experts interposés, est ainsi et pas autrement. Je sais que les causes produisent les effets, que les mêmes causes produisent les mêmes effets, et je pose sans cesse la question fondamentale : pourquoi ? Je suis assez confiant dans la science, et je pense qu'il sera bientôt répondu à presque toutes les questions de ce type, grâce aux experts qui s'en occupent et dont je lis les comptes-rendus dans la presse de vulgarisation, surtout lorsque l’un de mes compatriotes jusqu’alors inconnu de tous, a la bonne idée d’obtenir le prix Nobel. Tout s'explique ou s'expliquera un jour et cela me rassure "quelque part", comme on dit aujourd'hui. Ainsi je suis content d'expliquer l'ulcère par le piment ou par le stress, sinon quelle angoisse, un ulcère qui n'a pas de causes ! Ainsi je suis fier de savoir décider après avoir mûrement réfléchi de " peser le pour et le contre ", sinon quelle angoisse une décision irréfléchie et spontanée ! Ainsi, j'explique mon incapacité à changer par ma nature profonde, sinon quelle angoisse de reconnaître que je suis un incapable ! Euclide, Aristote, Jésus, Descartes, Marx et Freud ont bâti des systèmes de pensées à partir d'un petit nombre d'axiomes, et de vérités révélées. Et comme les axiomes sont des petites bêtes très actives, elles ont vite fait d'engendrer de multiples théorèmes et corollaires, qui peuplent notre vie quotidienne et finissent par nous faire oublier les axiomes qui en sont l'origine. Ce qui constitue, comme nous l'avons vu, la forêt ténébreuse du monde de nos croyances et opinions. La force d’une axiomatique est fantastique : à partir du moment où j’ai admis les deux ou trois axiomes fondamentaux sans en avoir même conscience (sinon ils perdraient leur statut d’axiomes), je suis contraint par ma rationalité, ou simplement par ma croyance en ma rationalité (qui elle-même fait partie des axiomes de base), je suis contraint d’admettre comme vrais tous les théorèmes et corollaires, c’est-à-dire toutes les opinions et croyances, idées, concepts... que l’axiomatique va me proposer. Un petit nombre connu de "grands penseurs" ont créé pour nous une axiomatique, ils nous l’ont imposée en même temps qu’ils se la sont imposée à eux-mêmes. Depuis quelques décennies, un autre petit nombre de chercheurs qui ont pour nom Wittgenstein, Korzybski, Heisenberg, Wiener, Bateson, Watzlawick, Milton Ericsson, et quelques autres dont le dernier grand maître zen T. Deshimaru, nous ont forgé une autre axiomatique. Cette nouvelle axiomatique (le "nouveau paradigme" de Prigogine) nous présente le réel comme un ensemble mouvant et impossible à appréhender avec le langage qui nous est habituel. Comme par hasard, c’est ce que disent les plus anciens textes orientaux, comme nous le montre bien F. Capra dans son livre : Le Tao de la physique. Cette nouvelle axiomatique nous présente le monde comme souvent immotivé ; la théorie des catastrophes de René Thom (enfin un français) que nous ne comprenons pas bien nous explique qu'un fait peut arriver sans cause véritable. Un monde sans causes, un monde sans raison, un monde en perpétuel mouvement, insaisissable ; mais c’est le "chaos" ! De quoi affoler les pauvres gens dans leurs chaumières de banlieue. Rassurons-nous : il ne s’agit que d’un langage moderne pour nous dire ce que Bouddha, Dogen et d’autres sages comme Tchouan Tseu disaient il y a déjà plusieurs millénaires. Notre tentative dans ce petit opuscule, comme disent les universitaires, n’est pas de refaire le monde, mais simplement d’apporter un début de réponse à ces problèmes qui polluent tous les jours nos journaux et notre télévision, en rappelant à nos contemporains que la plupart de ce qu’ils appellent "problèmes" ont été créés par la façon même dont ils posent les questions, et par la façon même dont ils essaient de les résoudre. Pour reprendre encore une fois Palo Alto : " Quand le problème c’est la solution ". Le temps est venu maintenant de faire dans le monde relationnel, c'est-à-dire dans le monde de notre vie quotidienne, ce que les physiciens sont en train d'accomplir dans leur monde. Pour l’instant ces idées gagnent du chemin tous les jours mais à pas de tortue, elles sont l‘apanage d’une petite minorité ; nous souhaitons les voir enfin comprises d’un plus grand nombre : professeurs, hommes politiques, patrons d’entreprises, écrivains, artistes...
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| Extrait 1 | On ne peut pas ne pas manipuler |
| Extrait 2 | Or, nous sommes déjà manipulés |
| Extrait 3 | Donc, apprenons à manipuler |
| Extrait 4 | NOTRE PROGRAMME |