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Chapitre
1 : l'individu et l'entreprise
PERMANENCE ET CHANGEMENTS
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Le mot "changement" est un mot fort à
la mode. Et il y a toutes les raisons de s’en méfier quand on voit
dirigeants et hommes politiques s’en emparer et le semer à tous les
vents médiatiques. D’une façon générale, quand on entend un homme de
pouvoir parler de changement, nous devons dresser l’oreille et
réveiller notre sens critique. Il est probablement en train de nous
manipuler ; il sait que nous croyons encore que "le mot est la
chose" et qu’il suffit de parler de changement pour que nous
croyions celui-ci arrivé. Bref, soyons vigilants : parler de changement n’a
jamais rien changé.
On a remarqué que les gens n’aiment guère le changement et pourtant,
ils n’aiment rien d’autre. La logique aristotélicienne en prend là
un sacré coup derrière la toge. Expliquons-nous. Dans la logique
systémique, nous faisons tous partie d’une multitude de systèmes
différents. Chacun de ces systèmes poursuit des objectifs différents,
de deux sortes, apparemment contradictoires : d’une part évoluer et
grandir, d’autre part garder un certain niveau d’équilibre.
D’une part, il nous est impossible de ne pas
évoluer, évoluer vers la mort d’abord : grandir, se stabiliser et
vieillir sont les trois grandes étapes obligatoires de tout système. L’eau
qui passe sous le pont n’est jamais la même. Tout est changement, flux.
Nous subissons en permanence les changements des systèmes dans lesquels
nous sommes intégrés, ainsi que les changements dans l’environnement
de ceux-ci qui amènent des perturbations supplémentaires. C’est
pourquoi tout système vivant passe par des zones de turbulences plus ou
moins violentes, et nous ne cessons de mettre en route notre
"thermostat " pour rééquilibrer les systèmes. Ce besoin d’équilibre
est nécessaire à la survie de nos systèmes, mais il ne faut pas le
confondre avec notre besoin de sécurité. La sécurité absolue, c’est
la mort. C’est pourquoi nous aimons le changement dans la mesure même
où nous aimons la vie, tout en cherchant la stabilité, le statu quo. Qu’en
est-il dans l’entreprise ?
1. Homéostasie et
changements
Nous vivons en équilibre entre inertie et
changement et cet équilibre est lui-même gourmand d ‘énergie. Nous
vivons aussi en équilibre entre les autres et nous. Trouver le point
géométrique personnel qui réponde aux deux exigences demande beaucoup d’habileté.
Marin et Decroix. 1988. p. 80
Le changement permanent est inévitable dans
entreprise ouverte sur le monde extérieur, et cette idée est devenue
aujourd’hui banale. Tout le monde s’accorde de façon rationnelle,
intellectuelle. Mais, en même temps, le moindre changement, simplement
annoncé, fait frémir l’ensemble du personnel, mobilise les syndicats,
et souvent fait reculer la direction. Cela essentiellement parce que l’entreprise,
dans l’esprit d’un grand nombre de ses collaborateurs, est encore
conçue comme une société organisée de façon fixe, délimitée par son
organigramme, ses définitions de fonction et ses procédures. Or, tout
changement véritable changera les faits sur ces trois points-là au
moins.
Il est possible d ‘opérer sur un système
trois types de changements : sur / ‘objectif, sur la structure et sur le
processus.D. Bériot. 1992. p. 103.
C’est pourquoi le moindre changement annoncé
fait peur, car il peut être compris par les collaborateurs comme un
manquement à la parole donnée. "Ils veulent me changer mes
attributions ", "Ils veulent rattacher mon poste au
service des... ", "ils veulent se tancer dans... " Ils,
c’est les autres, l’enfer, disait le philosophe. D’où l’idée
éminemment politique, développée par les "bons" dirigeants,
ceux qui savent manier les effets d’annonce, de "changement dans la
continuité".
Pourtant, notre logique aristotélicienne n’admet
pas la contradiction : dans la continuité, il n’y a pas de changement.
Un système peut prendre différentes positions inscrites dans sa propre
anatomie, cela ne constitue toujours pas un changement. C’est ce que
Palo Alto appelle le changement 1, ou changement à l’intérieur du
système. On repeint les murs de l’école, on change la couleur des
blouses, on change d’agence de publicité, on transforme les bureaux
blockhaus en bureaux paysagés, les vendeurs s’appelleront dorénavant
"délégués à l’information ", on rattache la
fonction "service à la clientèle " au département marketing ;
bref, on change les gens de postes, on change la structure des fonctions,
et comme le disait à merveille Francis Blanche : "C’est
complètement différent sauf que c’est toujours pareil. "
Dès qu’on annonce la probabilité d’un
changement, l’entreprise, en tant que système pouvant produire de
façon autonome ses propres informations, met en branle des processus de
correction, rétroactions négatives visant à revenir à l’état
antérieur :
L‘homéostasie se présente comme une
résistance au changement de structure et/ou de fonctionnement. Elle
privilégie le respect de la norme à celui d’un objectif plus ou moins
nouveau adapté à l’évolution de l’environnement. Ce refus de
changer autrement dit d’adapter les normes aux pressions de l’environnement
est un processus d’homéostasie. Si l’homéostasie est nécessaire au
maintien du système, elle constitue cependant un frein à son
évolution. Pourtant, la tendance naturelle d’un système est de
résister à l’introduction d’éléments susceptibles de modifier son
organisation ou ses règles de fonctionnement. D. Bériot. 1992. P.
47-49.
Un changement véritable permet de changer de
système.
L‘on voit que le concept de rétroaction permet de conceptualiser la
dynamique changement/stabilité du système. La rétroaction positive est
la condition du changement, de /‘évolution, de la croissance. La
rétroaction négative est la condition de la stabilité, de la
convergence vers un but. Bonami et aI. 1993. p. 25.
2. Les changements 1 et 2
: l’innovation
Voici une définition de ces deux types de
changements :
Le changement 1 se base sur un postulat réducteur : si quelque chose est
mauvais, son contraire est nécessairement bon. Le changement 2,
stratégie complexe, vise à sortir le système de I ‘impasse dans
laquelle il semble s ‘être fourvoyé après l’utilisation répétée
de solutions de type changement 1. Bonami et al. 1993. p. 91.
Examinons la situation d’une entreprise qui
vient d’échouer dans le lancement d’un de ses produits. Le produit a
été lancé de façon classique, c’est-à-dire en faisant appel aux
prémisses et aux croyances habituelles concernant ce qu’il convient de
faire pour réussir un produit nouveau. On a procédé à une étude de
marché, on a testé les communications, on a fait appel à un chef
produit réputé dans sa profession, à la meilleure agence de publicité,
on a mis deux réseaux de vendeurs sur le coup, et ça ne marche pas. D’abord
on est consterné, car cela bouscule une des prémisses de base selon
laquelle le résultat doit être proportionnel aux efforts déployés.
Puis, on cherche à comprendre, c’est-à-dire on cherche à expliquer;
en d’autres mots, on cherche les "boucs émissaires", sans
rien changer à nos croyances de base. Et l’on part dans une frénésie
de changements 1 : on change le chef produit, l’agence de publicité,
les supports de celle-ci, on fait des relations publiques…, et le
produit continue à ne pas se vendre. Les consommateurs disent qu’il est
bon, qu’il n’est pas cher, qu’il a tout pour plaire, mais ne l’achètent
pas. On ne comprend plus, car une autre de nos croyances nous empêche de
comprendre : celle selon laquelle un produit qui plaît doit bien se
vendre. Et voilà un produit qui a l’outrecuidance de ne pas se
conformer au modèle établi depuis des générations ! Le PDG
démissionne et le produit est supprimé du marché.
Et pendant ce temps-là, d’une part un certain
nombre de consommateurs achètent régulièrement le produit, d’autre
part un certain nombre de vendeurs en vendent de grandes quantités. Mais,
personne n’est allé voir ce qui se passe là où tout va bien.
Aveuglés que nous sommes par l’obsession d’expliquer l’échec, nous
ne pensons même pas à observer comment se génère la réussite, dans
ces endroits de l’entreprise. Nous traitons souvent au niveau de la
Carte un problème dont la solution se situe au niveau du Territoire.
Une de nos phrases fétiches est simple : "Quand quelque chose ne
marche pas, faites autre chose". Au lieu de cela, nous observons que,
partout, les managers s’entêtent à faire "toujours plus de la
même chose. ". " Ça finira bien par marcher ", voilà
une des meilleures façons, selon Paul Watzlawick (dans Faites
vous-même votre malheur), de "réussir à échouer ".
Il faut dire que souvent les solutions d’un
problème, sont à chercher dans l’illogique, l’irrationnel. Bref, il
faut une certaine dose d’imagination pour réussir à sortir d’un
dilemme. La solution est rarement "logique ", au sens
aristotélicien et cartésien du terme.
Le mot "logique " est un mot qui tue.
Au nom de "la " logique, combien d’idées
originales, d’inventions, d’intuitions, ont été condamnées
aussitôt qu ‘elles voyaient le jour ! D. Genelot. 1992. p. 130.
Par définition, une innovation sort de 1 ‘ordre
établi. En conséquence, toute méthode cherchant à maintenir un ordre
existant condamne à 1 ‘avance l’innovation. D. Genelot. 1992.
p. 286.
Et, plus haut dans le même ouvrage est
désigné un des coupables :
Les structures fixes classiques s ‘opposent presque naturellement à
1 ‘éclosion de / ‘innovation, elles sont d’abord conçues
pour maintenir une stabilité, une reproduction à 1 ‘identique, en un
mot du non-changement. Une innovation a de fortes chances de se trouver
étouffée par une structure classique, qui développe des anticorps
contre toute nouveauté, considérée comme une étrangeté dangereuse.D.
Genelot. 1992. p. 226.
On observe que le problème du changement ne
peut se traiter sans parler en même temps du problème des structures
hiérarchiques, qui nous semblent les véritables coupables de ce qu’on
a appelé un peu rapidement "la résistance au changement ".
Et, pourtant, le changement est inévitable, il aura lieu. Le seul choix
que nous ayons est de nous demander si l’on préfère le conduire en
faisant évoluer en permanence sa société, ou attendre qu’il nous
éclate à la figure sous la pression conjointe de l’environnement et du
personnel.
Le changement est un moyen de maintenir ou de
développer un système dans un environnement en évolution permanente.
D. Bériot. 1992. p. 105.
3. Les voies du changement
Les systématiciens ont remarqué que les
systèmes étaient d’autant plus stables que l’information, circulait
rapidement.
Aussi faut-il s’inquiéter dans une entreprise quand ou observe de
façon récurrente certains phénomènes de lenteur dans la circulation de
l’information.
D’abord, il faut mesurer le degré de liberté
de l’information, et aller voir où se situent les réservoirs d’information
qui dorment sur les bureaux et dans les disques durs des
micro-ordinateurs. Nous connaissons un grand nombre d’entreprises où la
moitié des informations sont à la fois classées "top
confidentiel" et connues de tous. Il m’est arrivé de recevoir
"confidentiellement" plus de dix fois la même information. Nous
connaissons aussi bon nombre d’entreprises où les managers sont fiers
de disposer à leur usage exclusif d’une foule de données et d’outils
d’analyse. Fiers car ils ont entendu dire que "l’information
était le pouvoir ". Personne n’est allé voir sur quels faits
reposait un tel adage. Mais peu importe.
Ensuite, il faut observer les flux d’information,
et la rapidité avec laquelle ils circulent dans l’entreprise. On
constate par exemple souvent que lorsqu’un client pose une question à l’un
des vendeurs de l’entreprise, et que celui-ci demande la réponse
officielle, il faut parfois attendre plusieurs semaines avant qu’il ne
lui soit répondu. C’est souvent attendre que le client soit allé voir
ailleurs. Non pas que l’information ne soit pas disponible, non pas que
la personne susceptible de répondre ne soit clairement désignée, mais
sous le double effet de la lenteur de la circulation de la demande qui
passe de main en main au fil de la hiérarchie remontante, puis
descendante et de l’emploi du temps toujours surchargé des managers
pour qui la priorité reste la réflexion stratégique (ou n’importe
quel autre mot ronflant dans lequel ils cachent leurs agitations) et non
pas ce qui se passe sur le terrain.
Nous pensons qu’il est possible, en instaurant
un management du Territoire, d’améliorer la rapidité des informations
circulantes. D’abord, il me semble que les informations véritablement
confidentielles dans une entreprise ne dépassent jamais "une
page" ; pour le reste l’entreprise a tout à gagner à informer
tous ses membres de la même façon. On veut qu’ils soient concernés
par les affaires de la société et on les tient à l’écart des
données actuelles permettant d’évaluer la situation de la société.
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