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Chapitre
1 : l'individu et l'entreprise
L’ HYPOCRISIE OBLIGATOIRE
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Comment connaître l’état des relations d’un
système aussi complexe que l’entreprise ? Comment connaître la nature
des interactions observées au sein d’un système humain ? Les réponses
naïves peuvent paraître simples : "Il suffit d’observer et d’interroger
les gens. " Cela n’est vrai que dans les cas de figure, rares
en réalité, où la confiance règne en maîtresse absolue dans les
relations.
Il faudrait être bien naïf pour penser qu’il en est ainsi dans les
entreprises.
Dans des situations conflictuelles, familiales
ou conjugales, les écarts sont grands entre ce que disent, ce que pensent
et ce que font les personnes observées. Dans les entreprises, face à la
toute puissance de la hiérarchie, beaucoup de relations sont
complémentaires, et on ne peut guère s’attendre à trouver de la
sincérité dans les entretiens. Dans une entreprise, et cela même quand
tout va bien, la majeure partie des opinions de tout un chacun restera
"souterraine" et inaccessible à l’intervenant extérieur
comme à la hiérarchie. L’on ne peut même pas se fier à nos
observations, car celles-ci également sont trompeuses. Les collaborateurs
interrogés ne se comportent pas en accord avec leurs pensées, mais
seulement en accord avec leur habileté à ne pas s’attirer les foudres
de leur direction.
Bref, en clair, dans une entreprise il reste
utopique de prétendre observer, mesurer les relations des personnes entre
elles, car l’invisible et le caché sont beaucoup plus importants que le
visible. Ceci n’est pas une découverte ; il suffit d’écouter les
secrétaires, ou les collaborateurs parler entre eux, à la cantine, dans
les couloirs, ou à la cafétéria, pour se rendre compte que, dans
pratiquement toutes les entreprises, une grande partie de la communication
interne échappera à tout observateur extérieur, ainsi qu’à tout
observateur qui se présentera comme mandaté par la direction.
La façon même dont les dirigeants d’entreprise
ont appris à manager, essentiellement à l’aide de relations
complémentaires, ne peut qu’engendrer l’hypocrisie comme système
permanent de communication. Nous le verrons plus loin, l’importance de
la hiérarchie est excessive, surtout quand elle confond Contenu et
Relation et qu’elle se comporte comme si le supérieur hiérarchique
devait nécessairement avoir raison sur tous les problèmes traités par
son équipe. Dans un tel système, on punit moins les fautes et les
erreurs que les manquements à la discipline. Comme on le voit souvent
quand un vendeur réussit le lancement d’un produit en ne suivant pas
les consignes de sa hiérarchie : il se tait ; car il comprend d’une
certaine façon qu’il a tort d’avoir eu raison contre sa direction. L’entreprise
hiérarchisée et linéaire ne permet pas aux collaborateurs d’exprimer
leurs sentiments, surtout lorsqu’il s’agit de colère ou de critiques
; elle constitue ainsi une énorme réserve de frustrations, de colères,
de mépris, réserve qui rend explicable les soudaines explosions
collectives de rébellion. Dans les entreprises hiérarchisées, la
soupape est fermée, ce qui est contraire à tous les principes de
cybernétique ; la Cocotte-Minute explose ou... démissionne.
La première tricherie est celle de l’organigramme
:
La tricherie continue dans l’entreprise où l’on décrit à
longueur de pages dans les manuels de procédures la façon dont les
choses devraient se passer, mais dont chacun sait quelle ne se passeront
jamais ainsi.
D. Genelot. 1992. p. 87.
L’organigramme est une représentation
abstraite, un modèle de "ce que devrait être les relations entre
les personnes et les services" de l’entreprise. Il décrit les
différentes fonctions de chacun de façon hiérarchique, linéaire, sous
la forme d’un arbre inversé, en faisant de chaque fonction un ensemble
complètement séparé des autres. Dans la réalité aucune société ne
pourrait fonctionner comme cela. La moindre action d’un service ou d’une
personne concerne plusieurs autres services et personnes ; la moindre
action dans l’entreprise se dessine sur l’organigramme par un trait
reliant deux parties disjointes. Dès que l’organigramme se met à
vivre, il se disloque au profit d’un autre modèle : le modèle
"programmatique", qui fait apparaître les liaisons dynamiques
entre les différentes parties du système. Le modèle programmatique
décrit les actions quotidiennes des acteurs de l’entreprise, de façon
dynamique ; il est plus proche de la réalité quotidienne.
L’organigramme fait apparaître la rivière
sous la forme d’un trait bleu ; le programme montre l’eau qui coule.
Ils ne parlent pas le même langage. Le programme est seul apte à
représenter des flux de communication et d’information.
La première tâche du management non dualiste sera de diminuer cette
partie invisible de l’entreprise, sans tomber dans l’idée utopiste de
créer des compagnies où la transparence deviendrait autre chose qu’un
vain mot.
Toutefois, il est important que les dirigeants des entreprises d’aujourd’hui
soient conscients que leur objectif principal qui est de dégager de
copieux bénéfices, serait plus aisément atteint en faisant appel à la
créativité de l’ensemble de leur personnel.
Reprenons quelques bonnes idées qui traînent dans un certain nombre de
manuels de management, quelques bonnes idées qui apparemment sont
restées au stade des idées.
Par exemple, qui connaît mieux les clients que
les vendeurs qui les côtoient quotidiennement ? Qui connaît mieux la
production que celui qui est toute la journée devant sa machine ? Qui
connaît mieux l’art du balayage que le balayeur, la meilleure façon de
classer les documents que les secrétaires et les documentalistes ? Tous
ces gens ont des idées. Il en faut peu pour qu’une idée devienne
projet, puis une nouvelle norme de travail, en cas de test positif.
Au lieu de cela, qu’observons-nous presque
partout, à des degrés plus ou moins graves ? Si quelqu’un a une idée
d’amélioration (qui pourrait aboutir soit au moins à une économie,
soit à une opportunité de produit nouveau) c’est qu’il se sent
concerné par le problème, et qu’il pense au développement de son
entreprise ; a priori, il doit être encouragé, quel que soit l’aspect
farfelu de son idée. Au lieu de cela, on lui signifie, dans le meilleur
des cas, qu’il ferait mieux de travailler plutôt que de gamberger sur
des sujets qui ne sont pas de sa compétence. Au pire, on enterre son
idée en organisant un silence radio autour de sa proposition pour la
ressortir quelque temps après sous la forme d’une idée originale
émanant d’un de ses patrons.
Pour l’observateur extérieur que je suis
vis-à-vis des entreprises depuis plus de vingt cinq ans, je dois dire que
je vois maints points communs entre la vie dans une entreprise et la cour
de récréation des écoles maternelles. On s’y bat pour les mêmes
bonbons, et on se pique les idées comme on se piquait les billes.
Malgré cette observation désabusée, il n’est
pas évident que chaque personne, prise séparément, mérite cette
critique. Malheureusement, prendre séparément les personnes est
impossible; personne n’est isolé dans l’entreprise, tout le monde
joue avec les autres à des jeux variés, et pas toujours drôles.
Nous pensons que la façon dont les entreprises
s’organisent, autour de concepts périmés, et à l’aide de structures
périmées, engendrent une grande partie des maux qu’ils tentent ensuite
de soigner à coups d’audits et de circulaires. Et si quelqu’un doit
être responsable de cet état de choses, ce ne peut être que le
dirigeant de l’entreprise, en admettant bien sûr qu’il ait pouvoir de
décision sur l’organisation de sa société.
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