Chapitre 1 : l'individu et l'entreprise
La théorie des trois cercles

Chacun de nous est au centre de myriades de mondes. Nous sommes toujours au centre du monde, d ‘instant en instant. Nous sommes donc complètement dépendants et indépendants.
Shunryu Suzuki. Esprit zen, esprit neuf 1977. p. 43.

Affirmer que l’entreprise est un ensemble vivant de personnes, cela paraît au premier abord une évidence banale qui ne semble pas nous mener bien loin sur le chemin de l’efficacité, ni sur celui de la découverte d’un nouveau management.
Toutefois, laissons pour l’instant cette affirmation sur le devant de la scène. Elle permet aux managers de ne plus se laisser entraîner dans la voie des généralités. Le credo provisoire du manager sera le suivant :
Mon entreprise est un ensemble d’individus (éléments), entretenant entre eux un réseau complexe de relations toujours renouvelées, toujours différentes, mais possédant un certain nombre d’invariants que je me dois de connaître pour mieux les contrôler et les diriger.
L’entreprise est un système vivant, ouvert sur l’extérieur, dont les éléments sont les individus, et comportant des sous-ensembles (les fonctions, les services...). C’est là une définition systémique de l’entreprise, bien qu’empreinte du raisonnement classique, aristotélicien. En effet, pour les systémistes d’aujourd’hui, cette conception de la systémique date un peu ; cette façon même de présenter un système vivant est elle-même analytique (il y a ceci, puis cela...). En fait, le système n’est pas composé d’éléments à prendre en compte : il est lui-même ces éléments en interaction : Les membres n ‘appartiennent pas à l’entreprise pas plus qu’ils ne sont dedans. Ils constituent l’organisation à travers leurs actions. Analyser une forme organisationnelle revient donc à étudier les mécanismes par lesquels cette forme est continuellement produite dans le présent. Bonami et al. 1993. p53.

Les théories classiques du management se situent, soit au niveau du système en général (l’entreprise), soit au niveau des sous-systèmes (les fonctions, les services, les groupes de projet...) ; notre vision du management se situera au niveau des interactions entre les individus.
Le point de vue systémique nous attache à considérer essentiellement ce qui se passe concrètement entre les individus, puis entre les services (sous-systèmes), en allant du plus simple vers le plus complexe.
Par ce qui se passe "vraiment " entre les partenaires d’une relation, nous entendons : ce que les partenaires croient qu’il se passe. Nous sommes là dans le monde de la perception ; ce qui se passe "réellement" échappera toujours à notre regard.
Manager de façon interactive et non dualiste suppose que le manager connaisse de façon presque exhaustive, d’une part ce que les partenaires font ensemble (le contenu de leurs relations de travail), et d’autre part comment ils voient, comment ils interprètent ce qu’ils font ensemble. La plupart de ces éléments de réflexion et d’action ne sont jamais à la portée du manager. On ne connaîtra jamais qu’une infime partie de ce qui se passe quotidiennement entre les collaborateurs.
Si le management d’entreprise est la maîtrise d’un ensemble d’interactions entre deux ou plusieurs personnes, alors nous sommes autorisés à le comparer à l’étude des relations familiales. Or, dans les études portant sur les familles, on a montré que la souplesse est définition de "normalité" alors que la rigidité accompagne souvent la pathologie.

Ainsi, un organigramme trop précis, des procédures rigides et des définitions de fonction ne laissant aucune place à l’improvisation ou à l’innovation, augmenteront la rigidité d’une entreprise. Peut-être à partir d’un certain degré de rigidité, pourrions-nous aller jusqu’à parler d’une certaine "pathologie" de l’entreprise, laquelle serait en fait programmée par des technocrates du management. Au nom de la rationalisation des tâches et des frontières entre les services, il est possible de condamner son entreprise à dépenser plus d’énergie dans le respect des règles que dans la satisfaction des clients.
Le cloisonnement des fonctions, la prédominance d’une information descendante, un contrôle centralisé immobilisent l’entreprise plus qu’ils ne la dynamisent. D. Bériot. 1992. p. 50.
Le rôle isole l’individu et en fait un objet d ‘étude séparé, si bien que les relations entre deux individus ou plus ne sont inévitablement traitées que comme des phénomènes secondaires. D. D. Jackson : "L’étude de la famille", in : Paul Watzlawick. Sur l’interaction. 1981.

Comment pouvons-nous échapper à la tyrannie de la raison dite "cartésienne", comment pouvons-nous rendre à l’entreprise et à tous ses membres leur capacité créative ?

La théorie des trois cercles va nous aider à y voir un peu plus clair.
Le Moi, vu sous l’angle de la relation, peut être considéré comme faisant partie de multiples systèmes relationnels. Le Moi, est la résultante de milliers d’interactions quotidiennes. Le Moi n’existe qu’en action, donc en interaction avec d’autres Moi.
Mais les interactions relationnelles que nous entretenons avec les autres, n’ont pas toutes le même degré d’importance. Avec notre conjoint et nos enfants, ou notre patron, nous avons généralement —mais pas systématiquement — conscience d’entretenir des relations privilégiées par rapport à celles que nous avons avec notre concierge ou notre contrôleur des impôts. Si nous cherchons à trier nos relations, par importance décroissante, nous découvrirons bien vite, que seul un petit nombre d’individus comptent "vraiment" pour nous ; ils font partie de notre vie, et sont nécessaires, semble-t-il, à notre équilibre. Le sens populaire est clair là-dessus, comme sur bien d’autres sujets, en parlant de "nos proches ". Quoi qu’en disent les moralistes et autres bien pensants, nous ne mettons jamais au même niveau de gravité la perte de notre enfant et la mort d’un enfant inconnu à l’autre bout du monde.
Vous êtes au centre du monde ! Tout part de vous. Il y a vous et le reste. C ‘est malheureusement ce qui crée la dualité sujet-objet. T. Jyoji. 1982. p. 34.

Nous voyons les autres, et le monde comme se situant autour de nous. Psycho-géographiquement (pour le plaisir d’inventer un néologisme en imitant les psychologues), on peut dire factuellement que "nous nous considérons comme étant au centre du monde". Notre perception naturelle du monde ne respecte guère les canons du savoir-vivre, car il est clair que chacun d’entre nous vit en permanence avec un filtre perceptif basé sur "moi et les autres", "moi par rapport aux autres", (et non pas comme on nous l’a inculqué : "les autres et moi").
En partant de cette vision du monde que nous partageons tous, le dualisme Moi / les Autres devient vite caduc, et nous le remplacerons par la triade : Moi, Mon monde et le Monde.
Ainsi, les événements de notre vie, les personnes qui entreront dans notre monde, seront perçus au travers d’un cocon à deux membranes : la première séparant le Moi intime (auquel nous continuerons à croire) et ceux qui nous entourent habituellement, la seconde membrane séparant notre monde et le vaste monde des inconnus qui nous sont indifférents.

MON MONDE

LE MONDE

Cette nouvelle conception, que nous appellerons "la théorie des trois cercles", va nous permettre d’aborder la plupart des problèmes de communication d’une manière nouvelle.

Pour nous donc, si le Moi en soi n’existe pas, "Qui suis-je ? " est une question totalement déplacée, et la réponse provisoire est claire : "Je suis l’ensemble des relations que j’entretiens avec autrui, à un moment donné du temps". Ou encore, en admettant la possibilité d’un langage capable de décrire ces relations : "Je suis tout ce qu’on peut dire de ces relations, ici et maintenant". Ce qui peut s’écrire :

A=A(A—X) t

Je ne suis pas la même personne avec B et avec C ; et je ne suis pas la même personne avec B aujourd’hui que voici dix ans.
Si l’on disposait d’un langage qui soit en quelque sorte isomorphe aux interactions humaines, alors nous saurions répondre exactement à la question "Qui suis-je ? " Non pas "Qui suis-je?" en général, mais aujourd’hui, et avec chacun de mes partenaires.
Comment se traduit la théorie des trois cercles dans le monde de l’entreprise ? L’opposition Moi / mon monde / Le monde deviendra par exemple Moi / mon service / l’entreprise. Tout individu — consciemment ou non — se pose presque tous les matins la question :
"Pourquoi vais-je travailler ? ", et la réponse figure dans ce que nous appelons sa "carte mentale". La réponse dévoile un ou plusieurs objectifs primordiaux, figurant à l’intérieur de ces trois cercles. Celui qui nous dit travailler essentiellement "pour gagner de l’argent" sera centré sur lui-même (Moi), celui qui pensera en termes de plaisir de travailler en équipe, de retrouver chaque jour les amis, sera centré sur Mon monde, et celui qui sera fier de voir les succès de son entreprise sera axé sur le monde.

La norme est que chaque cercle doit être inclus dans le cercle de niveau supérieur : je suis un élément de mon service qui est un sous-ensemble de mon entreprise. En réalité, chacun d’entre nous privilégie à un moment donné du temps l’un de ces trois cercles ; nous nous déplaçons en permanence d’un cercle à l’autre, selon les moments de la journée, la nature du travail que nous accomplissons, les personnes à qui nous parlons...
C’est pourquoi, dans un audit systémique d’entreprise, l’analyse des entretiens de managers doit bien faire ressortir, dans leur langage, la part qu’ils attribuent à chacun de ces trois mondes, et comment ceux-ci s’articulent dans leur esprit.
A partir de ces trois mondes, toutes les combinaisons sont possibles.
Par exemple, un manager centré sur Moi et désireux d’acquérir le plus de pouvoir possible, le plus d’argent possible, peut fort bien être utile à son entreprise, s’il considère que cet objectif ne peut être atteint qu’au travers du succès de son département. Ce manager sera axé sur Moi et Mon monde, et ne verra l’entreprise qu’en toile de fond. II est probable que nous aurons là un manager efficace, aimé de ses troupes, mais qui ne sera pas de tout repos pour les autres chefs de département ; il apparaîtra souvent rebelle à son PDG.

Un autre manager peut centrer son attention sur le monde et l’entreprise, en oubliant au maximum son monde personnel. Souvent globalisant, ce manager sera l’homme des plans stratégiques ; il saura mettre son département au service de l’entreprise. C’est souvent la position du directeur financier, ou du responsable du personnel.
Enfin, rien n’empêche un manager, soit à certains moments soit tout le temps, d’être axé à la fois sur Moi et l’Entreprise. S’il est PDG, on pourra considérer cette position comme assez naturelle, sinon, il s’agira d’un homme certes efficace, mais peu aimé de ses collègues. S’il s’identifie à son entreprise, le succès de celle-ci sera son propre succès, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est un homme peu porté vers la relation, certainement expert dans une matière fondamentale de l’entreprise : finances, recrutement, études économiques, communication externe...

Bien sûr, nous venons d’évoquer des profils complexes de managers, sans oublier que certains parmi eux se contentent de rester à un seul de ces niveaux.
De façon pragmatique, tous les membres de l’entreprise se voient à la fois dans ces trois ensembles, mais au cours des entretiens nous nous apercevons que chaque manager privilégie, dans sa "Carte verbale ", l’un de ces niveaux, soit de façon générale, soit selon les travaux, soit selon les interlocuteurs, les objectifs, l’humeur, les moments de l’année...
On peut penser, rationnellement, que plus le niveau du manager est élevé, plus sa vision sera celle du cercle le plus grand ; on peut penser légitimement que le PDG se préoccupera de l’Entreprise, alors que le collaborateur de base pensera à son Moi. A priori et de façon logique, oui, mais sur le plan de l’observation, c’est aussi souvent faux que vrai.

Extrait 1 Préface et introduction
Extrait 2

La théorie des trois cercles

Extrait 3 L' hypocrisie obligatoire
Extrait 4 Permanence et changements
Extrait 5 La théorie des conflits
Extrait 6 Les outils du changements
Extrait 6 La vision Client

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