A. Les
9 savoir-faire de la CD
Les
premiers savoir-faire que nous apprend la CD sont d’acquérir ces principaux
traits de caractère. Toutefois, il ne faudrait pas penser, dès le
premier succès, que, ça y est, nous avons changé, ou pire que nous
sommes changés. L’exercice doit être permanent, et rien n’est jamais
acquis. Ce n’est pas parce que nous avons franchi la barre des deux
mètres que nous la franchirons dans vingt ans sans nous exercer. Nous
avons appris à l’école, - et ce n’est pas du tout le point de vue
de la CD -, que notre personnalité était plus ou moins quelque chose
de fixe et d’acquis une fois pour toutes. Pour nous, au contraire,
elle est fluctuante en permanence, et change avec nos amis, notre
humeur, notre état de santé, notre âge, nos expériences, nos objectifs
et bien d’autres choses encore. Elle est comme un cheval fou qui a
besoin d’être dressé chaque jour. Les débutants sont parfois ébranlés
quand ils constatent à quel point la façon dont ils se voient peu
changer en quelques semaines.
La CD est avant tout un ensemble de savoir-faire.
Le lecteur attentif notera que nous ne parlons jamais de savoir-être
: nous laissons cela à d’autres méthodes de changement. Pour nous,
l’être humain est l’ensemble des relations qu’il entretient
avec autrui « ici et maintenant » ; apprendre à maîtriser
ses relations, c’est donc à la fois apprendre à faire et apprendre à être.
Nous renvoyons les fanas de théorie à la bibliographie s’ils souhaitent
développer ce point (l’éternel dualisme entre l’être et le paraître),
passionnant dans l’abstrait mais sans intérêt pour le changement.
La CD apprend à ses pratiquants, comme le dit si
bien Wittgenstein, « à jouer un nouveau jeu qui rend l’ancien
caduc ».
La CD peut se comparer à un sport, qui serait alors
un art martial, dans lequel, tous les savoir-faire demandent avant
tout une grande souplesse relationnelle. Comment mieux assouplir
nos muscles relationnels pour avancer plus vite et sans efforts
vers nos objectifs ?
D’une façon générale, toute opération de CD, donc
toute opération de changement, pour être réussie, doit comporter
trois étapes : connaître, analyser, modifier. Les savoir-faire de
la CD suivent ces trois étapes et visent à nous donner la maîtrise
maximum de chaque opération.
Examinons trois de ces savoir-faire indispensables à tout changement.
1. Faire parler autrui et la pratique
du silence (a suivre)
2.
L’écoute,
l’observation et la mémorisation
Quand
on observe nos amis - ou nous-mêmes - au cours d’une discussion
animée, on remarque vite qu’une des choses les plus rares est d’écouter
l’autre. Observation banale en soi, mais qui devient symptôme grave
lorsque notre objectif est de changer la relation. Comment changer
une relation que nous ne savons même pas comment la décrire ; ce
serait un travail à l’aveugle.
Que peut signifier écouter l’autre ? Certaines
méthodes insistent particulièrement sur l’écoute « active »,
ou l’écoute « empathique ». Tout dépend du but que nous
poursuivons. S’il s’agit de mieux connaître l’autre, afin de recueillir
les éléments nécessaires à son changement, l’écoute doit être tout
simplement attentive. Par là, nous entendons une écoute fidèle qui
nous permettra de noter mentalement les mots exacts prononcés par
nos partenaires, leurs tics de langage, leurs façons de raisonner,
leurs programmations verbales et non verbales. Il ne s’agit pas
d’un travail d’amateur, car il faut beaucoup d’entraînement avant
d’entendre exactement ce que nous disent les autres, et non plus
ce que nous croyons avoir entendu.
Tout savoir-faire portant sur une relation est
comme une interface : on peut l’examiner des deux côtés du miroir,
par rapport à soi ou par rapport à l’autre. Ainsi, les techniques
d ’écoute de l’autre sont en même temps des techniques de maîtrise
du silence. Apprendre à relever exactement ce que dit et fait l’autre,
c’est en même temps apprendre à se taire. Deux savoir-faire sont
ainsi réunis au sein de la même action.
Mais notre culture ne sait pas pratiquer le silence.
Des spécialistes de l’interaction verbale, en particulier Catherine
Kerbrat-Orecchioni (voir la bibliographie), ont noté que le temps
moyen de silence d’un français en cours de conversation était de
trois secondes. Ce qui signifie qu’à partir de la quatrième seconde
de silence, nous sommes perçus comme quelqu’un de taciturne. Or,
celui qui se tait ressent et propage comme une gêne, que chacun
s’empresse de gommer... en prenant la parole. Cultivons notre silence
en le faisant durer deux secondes de plus que le silence supportable,
et communément admis dans notre société.
Le bénéfice immédiat du silence est de renforcer
notre calme.
Mais en même temps, la seule pratique du silence
amène les autres à parler plus, pour combler le vide et dissiper
la gêne.
Faisons parler autrui, donnons-lui l’impression
d’être passionnés par ce qu’il dit et de l’approuver entièrement
; il se dévoilera au maximum. Il suffira, de temps à autre, de le
relancer, par des mimiques ou des reformulations appropriées, et
il repartira pour un nouveau long discours. En bout de course, nous
apprendrons beaucoup sur lui, pendant qu’il n’apprendra rien
sur nous, et nous ferons coup double en cultivant le calme et la sérénité
nécessaire à toute opération de changement et de résolution de problème.
Mais, il faut aussi entraîner notre mémoire : il
ne s’agit pas seulement d’écouter, mais aussi de retenir les mots,
les tournures de phrases, les expressions répétitives...
3.
L’analyse
du langage des autres (à suivre...)
4.
Modéliser
les interactions (à suivre...)
a)
L’importance
de l’interaction (à suivre...)
Une
séquence de communication entre deux personnes, que nous appellerons
A et B, est une suite, apparemment linéaire, de propos, de gestes
et de mimiques.
Toute interaction
peut être définie par analogie avec un jeu, c'est-à-dire comme une
succession de "coups" régis par des règles rigoureuses.
(P. Watzlawick, Une logique de la communication, p.38)
En CD nous chercherons à maîtriser nos interactions
avec autrui.
Dans une séquence quelconque, qu’elle soit une
séquence à problème, ou une séquence agréable, la vision classique
d’une suite linéaire dans laquelle A et B agissent à tour de rôle,
peut être avantageusement remplacée par la vision « orchestrale »
de deux personnes agissant en même temps. Chaque partenaire bouge,
murmure, fait des grimaces pendant que l’autre s’exprime ; la communication
entre eux est ininterrompue. Même le silence est une forme de communication.
Affirmer
que le comportement de A provoque le comportement de B, c'est négliger
l'effet du comportement de B sur la réaction suivante de A; c'est
en fait, déformer la chronologie des faits en choisissant une ponctuation
qui met en relief certaines
relations tout en voilant d'autres. (P. Watzlawick, Une logique de la communication. P.126)
Dans une conversation entre deux personnes, tout
ce qui se passe est vécu en même temps par les deux partenaires
qui y réagissent simultanément et différemment.
L’interaction est l’unité que nous étudions. Les
protagonistes d’une relation, eux, sont secondaires par rapport
à l’interaction elle-même. Les interactions semblent obéir à des
règles, connues de tous, bien que souvent non conscientes, des règles
universelles, sociales, ou propres au système dans lequel vivent
les protagonistes : famille, entreprise, relation personnelle...
Selon que ces règles sont partagées ou non par
les partenaires, qu’elles sont plus ou moins respectées, la relation
sera vécue par l’un ou l’autre ou les deux, comme normale ou « pathologique ». Et, dans ce dernier cas, A ou B s’écriera :
« j’ai un problème avec ce type ! »
Chaque fois que je demande à mon ami Marcel un
service, il trouve le moyen de refuser, sous le prétexte qu’il n’a
pas le temps, pas d’argent... Sans le savoir, il désobéit à la règle
selon laquelle il est préférable de répondre favorablement à une
demande. Quant à moi, j’ai l’impression d’aider souvent mon ami
Marcel. Il transgresse donc une autre loi implicite : celle de la réciprocité. Cette règle
est parfaitement décrite dans l’ouvrage de R. Cialdini : Influence et manipulation. (Voir bibliographie).
Dans notre schéma, la personnalité intrinsèque
des partenaires s’efface devant ce qu’on pourrait appeler par analogie
la personnalité de l’interaction. Chaque partenaire doit obéir aux
règles de l’interaction, s’il ne veut pas se créer des « problèmes ».
Ainsi, beaucoup de problèmes exprimées par les
cédistes débutants en CD sont des problèmes résultant du non respect
des règles de la communication interactive. On voit donc immédiatement
que la solution consistera à créer une nouvelle relation avec l’autre,
de façon à rétablir le respect des règles.
b) Les
six principales stratégies
Une des façons d’analyser
correctement l’évolution et le changement est de se référer aux six
façons de considérer « ici et maintenant » la relation avec
B et que nous allons voir maintenant.
* Dominant - Paix
* Dominant - Guerre
* Egalitaire - Guerre
* Egalitaire - Guerre
* Dominé - Paix
* Dominé - Guerre
Il est assez difficile de prétendre changer quoi
que ce soit dans une relation sans changer la modalité de celle-ci.
Par exemple, une relation établie sur le mode dominant
guerre (le père qui engueule
son fils), ne pourra véritablement changer en restant sur ce mode,
donc on pourra conseiller au père de passer dans une relation égalitaire paix ou mieux
dominé paix.
On remarque que c’est souvent parce que les personnes
ne veulent pas changer la nature de la relation qu’ils ont établie
avec la personne « à problème », qu’ils en viennent à
l’idée de vouloir changer l’autre. A ce moment-là, le raisonnement
est la suivant : moi, je suis bien comme cela, c’est lui qui ne
veut pas admettre que...
Aussi, en CD, la première caractéristique d’une
stratégie de changement est de nous apprendre à passer d’un type
de relation à un autre. La plupart des problèmes évoqués entrent
facilement dans ces catégories.
Les problèmes posés en termes de résolution de
conflits consistent à passer d’une relation de guerre à une relation
de paix. Les problèmes où au contraire, il faut gagner les conflits
nous font passer de la relation dominant
paix à la relation dominant guerre.
Quelle que soit la relation dans laquelle nous
nous trouvons, il est toujours possible, du moins théoriquement,
de passer dans les cinq autres types de relations. Ces mouvements,
quand ils sont étudiés à l’avance et parfaitement conscients peuvent
constituer des stratégies ou des stratagèmes.
c)
Les
stratégies complexes
La
plupart des changements souhaités par les cédistes, demandent d’élaborer
une stratégie complexe. Nous avons déjà vu, quand la distance du
changement est trop longue, la nécessité de ponctuer le parcours
d’étapes intermédiaires. L’objectif principal est décomposé en objectifs
secondaires. La stratégie complexe est ainsi constituée de stratégies
plus simples.
Mais il ne faut pas croire que les problèmes les
plus graves (ressentis comme tels), ou ceux qui durent depuis longtemps,
sont automatiquement ceux qui demandent la stratégie la plus complexe.
Ce n’est pas la gravité, toujours subjective, ni l’ancienneté qui
fait la difficulté d’un problème de changement, mais l’écart entre
deux situations. Si le chemin est long, il faut laisser au temps
le temps d’agir.
Les stratégies les plus fortes ressemblent aux
mouvements des arts martiaux. Elles utilisent la force et les mouvements
de l’adversaire pour le vaincre. Nous appelons ces stratégies les stratégies royales. Elles consistent à se comporter de façon pacifique
même si l’on ressent un besoin de combattre, et de façon égalitaire,
voire dominé, même si l’on ressent un sentiment de supériorité vis-à-vis
de l’autre.
Le but des stratégies, rappelons-le, est de créer
des situations nouvelles, qui mettent l’autre devant des choix nouveaux
de réponse. Et comme, la plupart du temps, il ne possède pas de
réponses spontanées en stock dans ces situations nouvelles, il marque
un temps d’arrêt, ce qui sollicite sa créativité.
Si nous reprenons notre phrase fétiche (qui fera
prochainement l’objet d’un prochain ouvrage sur les stratégies perdantes)
:
Lui : « Chérie, où as-tu
mis mes pantoufles ?
Elle : « Je ne suis pas
ta bonniche ! »
nous constatons que la réponse fait jouer la réciprocité des coups. Elle pense que
la question du mari est agressive et dominante ; elle répond agressive
(guerre) et dominante. Elle répond spontanément, cette réponse existait
préalablement, toute prête dans son esprit. Et le mari de répondre
à son tour quelque chose comme : « Je vois que tu es encore
de mauvaise humeur ce soir. » Ainsi, la soirée est bien mal
partie. Imaginons maintenant
que le deuxième coup de l’homme, soit un coup stratégique ; que,
par exemple, il aille chercher un CD dont il fait cadeau à sa femme.
Sur le moment, elle n’a pas de réponse à cette situation, et ne
sait plus si elle doit se fâcher de sa demande de pantoufles ou
le remercier de son cadeau. Les deux messages s’annulent et se dénient
l’un l’autre. Mais, quelle que soit sa réponse, elle sera différente
et nouvelle.
Les stratagèmes sont des coups, verbaux ou non,
qui placent la relation dans une situation nouvelle qui empêchent
l’autre de réagir comme il en a l’habitude.
5. Comment
poser un problème relationnel en termes concrets ?
Nous
avons jusqu’à présent appris comment poser correctement un problème
relationnel, et comment se préparer à le résoudre, en « musclant »
nos comportements pour être plus fort.
Nous allons voir maintenant qu’un grand nombre
de ce que nous appelons nos « problèmes » sont en fait
de faux problèmes, fabriqués par notre esprit. Que nous les avons
engendrés nous-mêmes, par nos croyances et opinions, d’autre part
par nos façons erronées de raisonner.
Reprenons la définition du mot « problème »,
telle que nous l’avons donnée en début de ce livre :
« Une difficulté qui se reproduit, et qui
se manifeste par un écart douloureux entre ce que nous vivons et
ce que nous aimerions vivre ».
Cet écart est une comparaison entre deux visions
subjectives : celle du présent et celle d’un futur hypothétique.
Cette formulation est elle-même la source d’un
grand nombre de problèmes possibles, posés par la question fondamentale
: quelle est le degré de réalité du problème, tel que je le pose
?
Examinons les faux problèmes.
6.
Construire
des stratégies de changement
a)
Faux
problèmes
Il
existe au moins trois sortes de faux problèmes :
1. Les
problèmes dont l’existence vient du fait qu’on se les pose. Ce sont par exemple les problèmes, déjà étudiés, d’utopie. Si je rêve
d’avoir trois bras, me rend malheureux de n’en avoir que deux.
De même si je cherche à vivre un
idéal, je m’aperçois que ma vie en est loin.
2. Les
problèmes mal posés. Souvent les problèmes n’ont pas de
solution parce que la façon de les poser ne se situe pas au niveau
d’abstraction correspondant au problème relationnel lui-même. Un problème
relationnel doit être posé en termes relationnels. Un problème concret
peut avoir une solution concrète, alors qu’un problème abstrait, s’il
a une solution, celle-ci se situe, malheureusement, aussi au niveau
concret.
3. Les
problèmes dont la cause est erronée. Il s’agit par exemple
de la tendance fréquente que nous avons de rendre les autres responsables
de tout ce qui nous arrive de négatif, alors que nous sommes tout
autant responsables de la situation. Par exemple, je suis agacé par
le bruit que font les membres de ma famille autour de moi et je casse
une tasse de café : c’est de leur faute (s’ils faisaient moins de
bruit !) ; le fait que je sois maladroit n’y est pour rien.
b) Problèmes
utopiques
L’utopique
est celui qui vit en fonction d’une vie meilleure et idéale. L’utopique
se rend malheureux dès qu’il se met en route vers ses solutions
idéales. Les idéaux absolus nous empoisonnent la vie.
Prenons exemple : la santé absolue. Ceux qui la
recherchent sont habituellement appelés hypocondriaques. L’hypocondriaque
n’est pas un malade imaginaire, mais une personne qui passe son
temps à s’examiner, et à comparer ce qu’elle ressent, ce qu’elle
voit, à l’idée abstraite d’une santé parfaite. Elle ne parvient
jamais à creuser l’écart entre les deux, car l’une appartient au
monde du concret (les sensations, les troubles...), l’autre au monde
de l’abstrait. Plus on s’examine, plus on trouvera de paramètres
pris en défaut. Plus on cherche la « bonne santé », plus
on déclenche des maladies par cette recherche même. En effet, le
souci, l’anxiété, voire l’angoisse que ressent en permanence l’hypocondriaque,
deviendra en soi un malaise assez fort pour être ressenti comme
une maladie ; en quoi, l’hypocondriaque finit par avoir raison,
puisqu’il ne se sent pas bien. Et alors, il tombe dans un paradoxe
bien connu de Palo Alto : je ne me sens pas bien et pourtant les
examens ne révèlent rien : donc cela doit être très grave, probablement
une maladie nouvelle, encore inconnue de la médecine. Cette utopie
fondamentale enrichit l’industrie pharmaceutique.
Nos sociétés qui sont gouvernées et gérées par
des individus raisonnant de façon utopique rencontrent le même type
de problèmes, à un niveau plus complexe. Quand elles poursuivent
par exemple le mythe d’une société sans guerre, sans bagarres, sans
racisme, où tout le monde s’aimera en se considérant, conte toute
logique, comme l’égal des autres.
Ainsi, nos sociétés, à l’instar de nous-mêmes, s’embarrassent-elles d’un grand nombre de problèmes
complexes que nos hommes politiques sont censés ensuite résoudre. Nommons pêle-mêle la recrudescence du Sida, le cholestérol (qui
s’est aggravé le jour même où l’OMS) a décidé d’abaisser le taux
de normalité, la délinquance des banlieues.... Attention, nous ne
disons pas que « tout va bien », ce qui serait une autre
dangereuse utopie. Mais, seulement, qu’il ne faut pas confondre
l’aggravation réelle de certains maux et l’aggravation du sérieux
des commentateurs et des analystes de ces problèmes.
Dans notre vie quotidienne comme dans la vie de
la cité, nous pouvons ainsi nous compliquer la vie, simplement en
changeant le grossissement de nos microscopes : la tumeur paraît
plus grosse quand on tourne la manivelle. C’est ainsi que les grands
manipulateurs que sont nos gouvernants réussissent à nous faire
croire à l’aggravation de « l’hécatombe sur les routes »
au moment même où les accidents ont diminué de façon spectaculaire.
Mais ce n’est pas le sujet de ce livre.
Apprenons au moins à ne plus procéder ainsi dans
notre vie de tous les jours, en éliminant les problèmes qui existent
seulement parce qu’on se les pose. Eliminons une fois pour toutes
l’utopie fondamentale selon laquelle on pourra un jour vivre sans
maladie et sans problème ; admettons au contraire qu’une certaine
dose de souffrance, de maladies, de gêne et de malheur, est parfaitement
normale, et existera toujours dans toutes les vies, dans toutes
les sociétés, sous toutes les latitudes. Apprenons, non seulement
à supporter ces maux, mais encore à les soulager grandement en les
traitant par le mépris.
c)
Problèmes
mal posés
Une
catégorie de problèmes mal posés a été déjà évoquée plus haut :
quand nous pensons changer la relation en changeant, d’abord, ou
essentiellement l’autre. Ce défaut est extrêmement fréquent dans
la mesure où, devant une difficulté de la vie, nous cherchons d’abord
une explication au travers de la personnalité des partenaires de
la relation malade. Donc « si ce n’est moi, c’est donc mon
frère »
d) Problèmes
explicatifs erronés
Pratiquons la chasse aux
explications abusives ; elle est ouverte toute l’année.
Au sens scientifique du terme, on peut dire que
l’on a trouvé une explication d’un phénomène lorsqu’on est capable
de reproduire à volonté ledit problème en reproduisant l’environnement
qui l’a fait naître. Or, l’environnement est un ensemble complexe
de faits, d’événements, mais aussi de jugements portés sur ces faits,
surtout lorsqu’il s’agit d’un problème humain. Les explications
linéaires de causalité simple, ne sont en communication que des
pseudo-explications. En effet, en communication, les mêmes causes
ne produisent pas les mêmes effets. Les causes possibles d’un seul
phénomène sont assez complexes et enchevêtrées pour qu’on ne puisse
pas affirmer les avoir repérées et recensées. En adoptant le raisonnement
périmé des rapports de causalité, nous nous livrons entièrement
à des mythes.
Sans trop développer dans ce livre destiné aux
débutants en CD, racontons deux petites histoires que nous avons
vécues récemment, pour illustrer l’un de ces mythes : celui des
causes chronologiques. Dans un restaurant (que nous ne nommerons
pas), pour gagner un client
de plus, les propriétaires ont placé une petite table tout près
d’une marche ; à cette table on ne peut installer que des clients
solitaires, et encore, se trouve-t-il plutôt à l’étroit. Un soir,
un client, pour détendre ses muscles engourdis par l’exiguïté du
lieu, avait allongé ses jambes de côté. C’est alors
qu’un garçon, portant un
gigantesque plateau de fruits de mer, trébucha et renversa la moitié
de la commande d’une autre table. Le garçon s’excusa, le client
s’excusa à son tour et tout rentra dans l’ordre entre gens civilisés,
et après nettoyage. A qui la faute ? Bien sûr le client allongeait
ses jambes au milieu de l’allée ; bien sûr, le restaurateur aurait
pu se dispenser d’installer une table à cette place trop étriquée
; bien sûr, le garçon aurait où regarder où il mettait les pieds...
Dans un autre restaurant, un couple attendait sa
commande. Le plat de Monsieur arrive et, par politesse, il attend
que Madame soit servie avant de manger. Longtemps après, le plat
de Madame arrive, et Monsieur goûte à son assiette en se plaignant
que son plat soit froid. Question ? A qui la faute ? Bien sûr, les
serveurs n’ont pas apporté les plats en même temps, comme il se
doit dans un restaurant digne de ce nom en France, mais aussi Monsieur
s’est cru obligé, de par son éducation, d’attendre que madame soit
servie. Le plus curieux, (et c’est ma femme qui me l’a fait remarqué),
est que Monsieur avait commandé du carpaccio, qui, je pense, est
un plat qui se mange comme la vengeance : froid.
Selon nous, il n’y a pas de réponse correcte à
ces questions. Selon nos opinions et croyances, nous attribuerons
la faute (donc la cause) de ces incidents, soit au restaurateur
(si l’on pense par exemple que ce sont des exploiteurs), soit aux
clients, dont l’un sera dit sans-gêne et l’autre peu logique. Soit
encore, si l’on a une vue plus « globale» de ces problèmes,
nous apercevrons des causes multiples et en chaîne, enchevêtrées
sans que l’une de ces causes possibles ne puissent prétendre à la
suprématie sur les autres. On peut ainsi remonter dans le temps
la chaîne des causes et rendre responsable la mère du client sans
qui, finalement, rien ne serait arrivé !
Notre thèse est claire : raisonner ainsi nous empoisonne
la vie. Rien ne sert de connaître les responsables d’une situation
détestable, quand le problème est d’en sortir. Si nous ne cherchons
plus les causes de ce qui nous arrive, nous rencontrerons des réponses,
mais des réponses totalement dépendantes de notre façon préalable
de poser les questions. La réponse est dans la question.
Alors, tournons-nous vers l’objectif, vers la solution,
vers l’avenir.
e) Quand
la solution est le problème : les solutions « logiques »
Or, et c'est là presque une règle pour les situations
humaines, les solutions de bon sens sont celles qui vont le plus
à l'encontre du but recherché et sont même parfois les plus destructrices.(P. Watzlawick. Changements...
p.175)
Que nous dit là Palo Alto ? Que nous appliquons
parfois à la résolution de nos problèmes des solutions qui l’aggravent.
Et pourtant, il s’agit de solutions qui nous semblent logiques,
comme de chercher le sommeil lorsqu’on est insomniaques.
Ici, nous nous heurtons à une croyance très forte
et répandue chez la plupart d’entre nous, selon laquelle les règles
de la communication interindividuelle et sociale seraient des règles
logiques. Pourquoi le seraient-elles, alors que notre propre langage
n’en possède pas ? La logique est un système parfait et parfaitement
clos pour parler des x et y, ce que font avec bonheur les logiciens
et les mathématiciens. Mais les x et y ou possèdent exactement la
personnalité que leurs créateurs leur donnent. Mais ce qui est valable
pour les entités mathématiques et logiques, ne l’est plus du tout
pour notre voisine ou notre patron. On dit souvent et ce n’est pas
seulement une « galipette mentale », que chacun d’entre
nous possède sa propre logique. C’est un fait que chacun d’entre
nous semble relativement cohérent dans ses comportements, et garde
une relative cohérence entre ses croyances, son langage et ses faits
et gestes. Mais, il ne s’agit pas là de logique. Nous utilisons
ce terme à tort et à travers, on en abuse, car l’on est assez fier
de notre héritage cartésien. Disons-le clairement : la recherche
de logique dans les faits humains est encore une des vilaines utopies
qu’il nous faut bien vite chasser. Cela résoudra du même coup maints
problèmes quotidiens.
Prenons un exemple. Quand je rentre chez moi après
une rude journée de labeur, selon le stéréotype du travailleur acharné,
ma femme, qui a la chance de ne pas travailler, m’accueille, parfois
en me montrant sa joie de me retrouver et de passer une agréable
soirée avec moi, et parfois, elle continue à regarder la télé, sans
me saluer. Je ne trouve pas ce comportement logique, et comme je
pense qu’il devrait l’être, me voilà avec un joli problème créé,
bien ancré, et sans solution. Puis-je avancer une seule raison pour
laquelle ma femme devrait m’accueillir tous les soirs de la même
façon ? Certes, au niveau de la recherche explicative, je peux en
trouver mille : le film l’intéresse au plus haut point, et le film
est un moment unique alors que, moi, je suis un contexte permanent
; elle a mal aux pieds ; elle s’est encore disputée avec sa copine...
Si je quitte le monde des explications, la recherche
des causes, pour aller rejoindre le monde concret des solutions,
et la recherche des : comment faire ? je m’aperçois que je peux
construire mille situations nouvelles pour la dérider. Mais je ne
vous les dirai pas.
Les interactions entre les individus semblent obéir,
certes, à certaines règles ; mais ces règles ne sont pas dans la
nature des choses : elles ont été inventées par les chercheurs eux-mêmes.
Et les règles n’ont-elles pas été inventées pour être transgressées
?
Il est certain qu’un grand nombre de solutions
sont au bout des chemins qui commencent par une transgression.
Où l’on arrive à l’idée que résoudre un problème
relationnel est aussi affaire de créativité. Avis aux rationnels
purs qui ont le sérieux handicap de vouloir tout comprendre avant
d’agir. Fort heureusement pour lui, la plupart du temps, le rationnel
qui ne voit pas les solutions ne voit pas non plus les problèmes.
« Les autres ont peut-être des problèmes avec moi, mais moi
je n’en ai pas avec eux ». C’est une solution à tous les problèmes
! C’est même ce qu’on appelle l’ultrasolution.
Si l’on croit que les problèmes relationnels peuvent
être résolus de façon rationnelle et logique, on va chercher les
solutions dans des comportements heurtant de front les manifestations
du problème. Je ne peux pas dormir, je me force : ma voisine fait
du bruit, je l’engueule ; mon patron me méprise, je cherche à me
distinguer ; ma soeur n’arrête pas de me demander de l’argent, je
lui dis que c’est fini ; ma fille désobéit, je punis... Les livres
sont pleins de ces solutions qui contribuent à renforcer le problème
qui devient répétitif, et s’installe.
C’est ce que l’école de Palo Alto veut dire quand
elle dit que les tentatives de solution sont le problème : le problème est
la solution.
Chaque partenaire tire la corde vers lui pour faire
comprendre à l’autre qu’il doit la lâcher, comme ces couples qui
passent leur nuit à tirer la couverture sur eux, en accusant l’autre
de tout prendre. Le même gâchis se rencontre dans les carrefours
où l’on voit chaque automobiliste occuper le dernier millimètre
que leur ont laissé les autres automobilistes, en créant ainsi un
beau noeud inextricable.
Les problèmes sont souvent comparables à des noeuds.
Et quand vous voulez défaire un noeud bien emmêlé, avez-vous l’habitude
de tirer sur les extrémités ? Non, bien sûr, alors pourquoi faire
ainsi lorsque le noeud s’appelle « mon patron ne me respecte
pas » ou « ma femme ne m’aime plus ».
Ce type de situation porte un nom : on dit que
les partenaires font « toujours plus de la même chose ».
Nous y reviendrons plus tard.
Rappelons seulement ici l’idée encore peu répandue,
selon laquelle les solutions d’un problème relationnel entre deux
ou plusieurs personnes, doivent se chercher au travers de comportements
irrationnels, inhabituels, voire même paradoxaux.
Tous les insomniaques savent bien qu’on ne peut
pas se forcer à dormir, et que la meilleure méthode de s’endormir
est d’y renoncer, par exemple en se levant pour accomplir une activité
quelconque ; le sommeil nous prend alors, en quelque sorte, quand
il en a envie. Le sommeil est naturel, et vient interrompre notre
activité, justement parce qu’on ne le cherche plus. De même, les
sexologues savent fort bien qu’on ne guérit pas l’éjaculation précoce
en serrant les mâchoires et en se répétant « Il faut faire
durer », mais au contraire en se détachant de l’idée d’une
certaine performance à accomplir.
f)
La
ponctuation
Nous
en arrivons à une notion fondamentale chez Palo Alto : la ponctuation.
La nature d'une relation dépend de la ponctuation des
séquences de communication entre les partenaires. (P. Watzlawick. Une logique de la communication. p.57)
Pour parler de façon simple et naïve : les problèmes
de la ponctuation sont les problèmes où l’un (ou les deux) partenaires
se pose la question idiote : savoir qui a commencé.
J’accuse ma femme de fainéantise et je suis obligé
de faire une foule de boulots à sa place, alors qu’elle ne voit
pas pourquoi elle ferait ces choses , puisque je ne lui laisse pas
le temps de les faire à son rythme. Les Américains supportent cinq
secondes de silence dans une conversation (voir Catherine Kerbrat-Orecchioni),
et les Français trois seulement, si bien que les français parlent
les premiers quand le silence s’établit dans une conversation. Les
Américains se disent : « Quelle impétuosité ces Français, ils
ne nous laissent même pas parler » et les français : « Quelle
mollesse ces Américains, il faut toujours parler à leur place ».
Quand nous disons : « J’ai tel problème, c’est
la faute de l’autre », nous montrons par là, souvent, que notre
façon de ponctuer commence par l’autre.
Certes, ce n’est pas intéressant de savoir qui
a commencé, ça ne résout en rien le problème qui se pose dans le
présent.
Et pourtant, une grand nombre de problèmes entre
couples, amis et relations de travail, sont des problèmes de ponctuation.
Tout conflit semble avoir un début historique. Il en est de même
dans les conflits de société, dans la façon de conter l’histoire.
Ainsi, on s’accorde - sans preuve aucune, par convention - à faire
débuter la révolution française par la prise de la Bastille, on
fait débuter nos conflits par une comportement agressif de l’autre,
la plupart du temps. « Tout a commencé le jour où il... »
Or, nous l’avons vu en parlant de l’interaction : dans une séquence
de communication, les deux partenaires communiquent sans arrêt et
en même temps. De plus, nous sommes relativement peu conscients
d’un certain nombre de messages non verbaux que nous émettons envers
les autres : mimiques de désapprobation, grimaces de dégoût... Aussi
comment pousser l’outrecuidance jusqu’à affirmer que jamais, au
grand jamais, nous n’avons émis de messages négatifs envers l’autre,
avant que celui-ci ne commence les hostilités. « Qu’avez-vous
fait concrètement avant qu’il ne vous agresse la première fois ?
— Moi, rien ! »
Comment naissent dans la vie quotidienne les problèmes
de ponctuation ? Pour éclaircir cela, évoquons une des règles fondamentales
de l’interaction. Dans une
séquence de communication entre deux partenaires, chacun doit parler
à tour de rôle, et parler le même nombre de fois. Ce qui signifie
que si A commence la discussion, c’est théoriquement B qui doit
la terminer. D’autre part, cette « loi » est accompagnée
d’une seconde dite loi de la réciprocité : dans une séquence de communication, tout partenaire
a tendance à répondre à l’autre par un coup de même nature.
Ce qui signifie qu’à tout coup agressif de A, B répondra de même
; du moins si la relation est symétrique.
Maintenant observons une conversation amicale entre
A et B. A un moment donné B perçoit un message agressif de A : pour
lui c’est le premier coup agressif qui est joué. Il y répond, on pourrait
dire légitimement. A qui n’a pas joué consciemment de coup agressif,
ne comprend pas ce qui se passe, sinon que, sans raison apparente,
B l’agresse : c’est là que se situe pour lui, le premier coup agressif
de B. A partir de là les deux partenaires n’auront de cesse de répondre
à l’agressivité de l’autre.
Chaque fois que l’un sera prêt à abandonner la lutte avec le sentiment
d’être quitte, l’autre agressera encore une fois. Chacun donnera tort
à l’autre de vouloir continuer à se battre, simplement parce qu’il
ne verra pas les paires de coups de la même façon. Pour A les coups
s’analyseront en commençant par B : B—A—B—A... pour B, en commençant par A : A—B—A—B...
Les problèmes de ponctuation sont les plus difficiles
à résoudre ; il y faut souvent l’aide d’un tiers. En effet, pour
que ce jeu sans fin s’arrête, il faut et il suffit que l’un des
partenaires admette - ou fasse semblant d’admettre - la ponctuation
de l’autre. Pour cela, il faut effectuer avant un léger recadrage
du type : « Peu importe sa vision, je m’en fiche... »
Les jugements et généralisations abusives dénoncées
plus haut dans ce livre démarrent souvent par un malentendu de type
ponctuation. B m’agresse « sans raison », c’est alors
que j’ai le droit de dire qu’il est agressif.
Et la suite des événements ne fait que de me donner raison. C’est
ainsi que l’autre me paraîtra agressif, même si tous ses comportements
ultérieurs sont emprunts de douceur et de gentillesse. Tout jugement
porté sur l’autre tendra à perdurer, même en présence de faits le
contredisant. Un stratagème bien connu utilise cette propriété de
l’interaction. Comment faites-vous si vous voulez qu’un gros mensonge
soit cru de votre entourage ? Vous vous forgez préalablement l’image
de quelqu’un qui ne ment pas. Vous dites la vérité de façon ostentatoire
plusieurs fois, tout le monde peut le vérifier ; puis, vous mentez.
Vous pouvez y aller franchement : tous vos messages ultérieurs seront
crus dans la mesure où vous-même serez jugé sincère.
g) Toujours
plus de la même chose
On
voit que souvent, les interactions entre deux personnes au cours
d’une séquence de communication ressemblent à une série de coups
répétitifs de même nature. On a l’impression que les deux personnages
« tournent en rond » comme dans ces dialogues de gosses
: « Mais si — Mais non — Mais si... » Chaque personnage
persiste dans son attitude envers l’autre ; ils sont pris tous deux
dans une relation symétrique où chacun, à tour de rôle tire un peu
plus la couverture à soi. Ce type de relations est connu sous l’appellation
: « toujours plus de la même chose », ce qui est une façon
élégante de dire : sans issue.
Et pourtant, chaque partenaire est hanté par le
désir réel d’arrêter ce cercle vicieux qui les fait souffrir tous
deux. C’est alors que, brusquement, l’un d’entre eux, a une idée
: et si je faisais exactement l’inverse de mes comportements habituels
? Par exemple, ma voisine ne cesse de m’importuner avec ses bruits,
et je ne cesse de lui en faire reproche. Je choisis une tactique
radicalement opposée : je lui souris quand je la croise dans les
escaliers. J’opère par là ce que nous appelons un changement 1,
ou changement de premier niveau.
Une des erreurs
les plus courantes concernant le changement est de conclure que,
si quelque chose est mauvais, son contraire est nécessairement bon.(P.
Watzlawick. Changements...p.38)
Mais ça ne marche pas, elle continue à faire du
bruit. Faire l’inverse de ce que je faisais précédemment n’est finalement
pas un grand changement car j’étais pris, par ma logique aristotélicienne,
dans une alternative : ou bien... ou bien... Ou bien la jupe de
ma petite amie est longue, ou bien elle est courte. Et toute l’histoire
de la mode tient dans quelques dualismes de ce type. C’est ainsi
que des générations de parents ne sachant pas quoi faire pour que
leurs enfants soient sages, alternent des périodes de tolérance
et des périodes de sévérité. C’est un comportement à variété 2 :
une alternative. Il s’agit, nous le savons, d’un changement hautement
prévisible, un peu comme après la pluie, nous savons que le soleil
va se pointer.
Nous appelons également cette situation : plus
ça change, plus c’est la même chose.
Adopter un comportement contraire à celui que nous
avions l’habitude d’adopter, n’est pas un changement véritable ;
ça n’est que l’envers de la même pièce. Les deux comportements opposés
font partie du même principe. Choisir entre blanc ou noir exclut
la couleur, et pourtant, c’est la couleur qui effectuera un vrai changement,
qu’on appelle changement 2. Le vrai changement ce n’est pas quand
ma petite amie change de jupe, mais quand elle n’en met plus.
Ainsi, ER se plaint d’un frère envahissant qui
ne cesse de lui demander des services. Parfois, elle lui rend le
service demandé tout en spécifiant : c’est la dernière fois ; parfois,
elle refuse, et se sent alors fortement culpabilisée, ce qui l’amène
la fois suivante à accepter immédiatement de rendre un service plus
grand. Il est probable que
le frère en question s’est habitué à ce régime de douche froide
et qu’il se dit, en allant voir sa soeur : est-ce que ce sera aujourd’hui
un jour avec ou un jour sans ? ER est coincée dans une alternative
qui lui donne l’illusion d’un choix. Elle ne sortira de ce dilemme
qu’en créant elle-même une nouvelle sorte de relation entre son
frère et elle, une relation qu’il n’est pas préparé à vivre. Par
exemple, elle lui téléphone pour lui demander de l’argent en dépannage
sachant qu’il est toujours fauché, en créant un nouveau type de
relation avec lui, elle annule les effets nocifs de la relation
habituelle. C’est ce que Wittgenstein appelle : jouer un nouveau
jeu qui rend l’ancien caduc.
7. La
variété des comportements
La
CD, est une méthode de changement « systémique », Elle
considère toute personne, non pas en soi, avec sa personnalité propre
et fixe, mais en interaction avec d’autres individus, et formant
avec eux des systèmes relationnels. Une famille est ainsi considérée
comme un système relationnel, de même qu’une entreprise, un groupe
d’amis...
Si l’on observe le fonctionnement de ces systèmes,
nous ne tardons à distinguer des « jeux relationnels »
répétitifs. Tout système relationnel possède des invariants, des
programmations comportementales itératives. Un système relationnel
possède des états, des positions, ainsi que des mouvements-types.
Le nombre d’états que peut prendre un système est appelé la variété de celui-ci.
Les experts en thérapie familiale ont remarqué
que les familles saines possédaient plus d’états différents que
les familles pathologiques.
Les systèmes
qui fonctionnent bien disposent apparemment d'une meilleure flexibilité
et d'un plus grand répertoire de règles, alors que des systèmes
"malades", c'est-à-dire très conflictuels, n'ont qu'un
nombre réduit de règles, et elles sont difficilement modifiables.
(P. Watzlawick. Les cheveux du baron de Münchausen. P.30)
Nous nous doutons que la personne qui a appris à devenir stratégique possède plus de variété que
la personne encore trop rigide.
Nous donnons plus loin un exercice qui vous permettra de mesurer
la variété de vos relations.
Dans la vie de tous les jours, aussi bien avec
nos partenaires qu’avec nous-mêmes, nous possédons une variété faible.
Une situation possède une variété 0 quand nous ne savons pas comment
réagir ; nous sommes bloqués, sans réponse. La variété 1 se manifeste
lorsque, devant une situation particulière, nous ne possédons qu’une
seule façon de réagir. La variété 2, est représentée par l’alternative
: « Nous faisons ou bien... ou bien... ». Dans les deux
cas de figure, nous pouvons être comparés à des robots, juste un
peu plus perfectionnés quand la variété est de 2.
La liberté de l’homme dans ses actions commencent
à partir du moment où il dispose dans un état ou situation donnés
d’au moins trois réponses possibles.
L’avantage est évident. Prenons par exemple cette
femme qui, lorsqu’on la siffle dans la rue, ne sait faire qu’une
chose en retour : hausser les épaules. Elle en devient hautement
prévisible. Il s’agit d’un conditionnement simple : je siffle, elle
hausse les épaules. Quelle différence existe-t-il avec les animaux
de laboratoires ? Vous connaissez l’histoire du rat qui s’adresse
à son voisin de cage en disant : « Je ‘ai bien dressé mon expérimentateur
: je lève la patte et il me donne à manger ».
Maintenant, voici une autre de mes amies qui, lorsqu’on
la siffle dans la rue, une fois hausse les épaules, une autre fois
fait semblant de ne pas entendre, une troisième fois sourit de mépris,
une quatrième s’arrête pour voir la tête du siffleur, une cinquième
va le souffleter... Pour elle, la vie est plus variée, plus agréable
à vivre ; et les siffleurs se méfient car elle leur parait imprévisible.
La monotonie de notre vie, comme son nom l’indique : un seul ton,
dépend de la variété de nos comportements, laquelle dépend de nous.
Ainsi, la CD enseigne que c’est nous-mêmes qui nous faisons la vie
monotone ou pas. Nous sommes monotones et faisons notre vie à notre
image.
Devant mon amie, quelque peu envahissante qui n’arrête
pas de me demander des services, et se plaint quand j’émets la moindre
réticence, je n’avais jusqu’à ce jour que deux comportements : ou
bien lui rendre service, ou bien refuser. Dans les deux cas, j’étais
perdant, dans un cas les services rendus me coûtaient, dans l’autre
je souffrais de voir son air malheureux. Maintenant, je continue
à réagir ainsi, mais en outre je possède toute une panoplie de « jeux »
nouveaux : je lui demande un service en retour dès le lendemain,
et si possible un service plus important que celui qu’elle m’a demandé
; je lui demande pourquoi elle fait cette demande, et lui tient
un discours fort long et ennuyeux sur l’intérêt de se débrouiller
seule ; je réussis parfois à ne pas répondre, ni oui, ni non ; je
lui propose un autre service ; je lui donne l’adresse de quelqu’un
qui pourra lui rendre ce service ; je refuse tout en lui faisant
un cadeau... Et je remarque une tendance nette chez elle à ne plus
rien me demander.
Pour ceux qui ont du mal à pratiquer la variété
avec leur amis, nous conseillons de s’entraîner dans l’exécution
des gestes quotidiens de la vie courante, ceux que l’on accomplit
sans y réfléchir, et qui ne présentent aucun danger. Un bon terrain
d’entraînement est de modifier nos gestes du matin entre le réveil
et le moment où l’on part travailler. La plupart d’entre nous accomplissons
tous les matins les mêmes gestes dans le même ordre. Changeons cet
ordre, changeons la longueur des actions : déjeunons longuement,
douchons-nous rapidement
; changeons les gestes eux-mêmes : la façon de se laver les dents,
de se savonner ; mettons nos vêtements dans un ordre différent...
Et allons au bureau en variant les chemins, une fois en auto, une
fois à pied, une fois en stop...
Augmenter la variété de nos comportements aura
plusieurs avantages. Le premier sera de paraître plus imprévisible
aux autres. Nos intimes nous connaissent bien comme nous les connaissons
bien ; et bien connaître quelqu’un n’est-ce-pas finalement prévoir
ce qu’il fera dans chaque circonstance de la vie ? Plus nous serons
imprévisibles, plus nous échapperons aux manipulations de nos semblables.
Si, une fois nous sourions, une autre fois nous insultons, une autre
encore nous faisons semblant de ne pas entendre... ils hésiteront
plus souvent à nous agresser, ne sachant pas ce qui les attend.
Un autre avantage : grâce à la variété, chacune
de nos actions est une action différente. En d’autres mots, la variété
de nos programmations comportementales diminuera l’emprise de nos
généralisations. Pratiquer la variété dans ses comportements augmentera
notre attention aux phénomènes concrets, et diminuera donc l’importance
que nous accordons à nos croyances, valeurs, et opinions.
En même temps, nous serons plus attentifs aux comportements
des autres. C’est le troisième
avantage : augmenter chez nous la tendance à être centré sur les autres.
8.
La
dissociation, le détachement : le principe de non sincérité
La
dissociation est une technique mentale que nous pratiquons tous
naturellement, quand nous participons par exemple à une conversation
qui ne nous intéresse pas du tout. Nous répondons en quelque sorte
machinalement aux questions qui nous sont posées, en rêvant d’être
ailleurs où il fait bon vivre. Dans ce cas, la dissociation est
un moyen de s’échapper, mais ça n’est pas une technique utile.
Nous demandons à nos élèves en CD de pratiquer
la dissociation, au contraire, dans les
relations intenses, mouvementées, et posant problème.
De quoi s’agit-il ? Ou bien je me vois physiquement dans la relation, ou bien je suis en dehors. Tout le monde sait bien qu’il
est plus facile de voir ce qui est en dehors de nous, on appelle
cela dans la vie courante « prendre du recul ». On ne
voit pas la montagne lorsque l’on est au sommet.
La dissociation pourrait se définir comme une schizophrénie
expérimentale et volontaire ; c’est mettre une distance mentale
entre soi-même et soi-même. J’ai un rendez-vous qui promet d’être
difficile avec mon patron. Je rentre dans son bureau avec mon double,
qui va s’asseoir sur la chaise là-bas. Et j’observe, j’analyse,
je contrôle, je manoeuvre la réunion, à partir de mon double. C’est
lui qui me conseille : de pratiquer le silence, de ne pas généraliser,
de ne pas me mettre en colère...
Quand je suis dissocié je me vois en train d’agir
; au balcon, j’observe mon double sur la scène. Cette pratique augmente
rapidement mes capacités à rester calme en toutes circonstances
; je me sens moins concerné par ce qui se passe si je suis dissocié.
La CD possède un outil plus intellectuel pour aider
ses pratiquants à se dissocier et à abaisser leur taux d’émotivité
dans leurs relations : le principe de non sincérité. Sous ce nom
provocateur se cache un fabuleux outil permettant de diminuer progressivement
en nous l’importance du Moi, de cet ego toujours envahissant. Le
principe de non sincérité nous enseigne à ne pas être concernés
par ce qui nous arrive. Nous ne sommes pas concernés, ni par ce
que nous disons et faisons, ni par ce que l’autre nous dit et nous
fait.
Par exemple, quand mon ami Eric m’agresse, je ne
pense plus à l’effet en moi de ses paroles, mais à comprendre d’où
lui vient cette hargne envers moi. Je pense à lui. Toute manifestation
venant de l’autre est une belle occasion d’en apprendre un peu plus
sur lui. Ainsi grâce au principe de non-sincérité je peux dire à l’autre
: quand tu parles de moi, tu parles de toi.
La dissociation ou le principe de non sincérité
ne sont que des outils externes ; je peux les pratiquer par tactique,
ou stratégie et continuer à me sentir nerveux et concerné. Mais,
à force de pratiquer le calme, on finit par le ressentir. Comme
le dit Pascal : pour croire, il faut d’abord se mettre à genoux.
En bout de course, après quelques mois, ou années d’exercices, nous
en arrivons au but : le détachement, c’est-à-dire au sentiment intérieur
de ne plus être concerné.